Si peu de mémoire m'inquiète

Treize autres contrats des Travaux publics n'incluent pas... (Photo: Simon Séguin-Bertrand, archives Le Droit)

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Treize autres contrats des Travaux publics n'incluent pas de clause d'intégrité, et ne peuvent donc pas être annulés.

Photo: Simon Séguin-Bertrand, archives Le Droit

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Suzanne Chabot

Retraitée de 60 ans qui ignore si elle représente toujours «un danger pour la sécurité nationale du Canada»

Je m'inquiète du peu d'inquiétude que soulève le projet de loi C-51 du gouvernement Harper «qui veut nous faire croire qu'il faudrait désormais choisir entre liberté et sécurité», comme l'a écrit Rima Elkouri dans sa chronique du 21 février. Je m'inquiète aussi du peu de mémoire de notre société. Il ne faut pas se leurrer: cette situation existait dans les faits depuis longtemps, même si aucune loi ne l'encadrait.

J'en veux pour preuve cette histoire qui, à l'époque, a été couverte par tous les médias, mais qui a par la suite sombré dans l'oubli collectif. À l'automne 1979, j'ai été congédiée, tout comme deux autres jeunes femmes, Wendy Stevenson et Katy Le Rougetel, par la compagnie Pratt&Whitney après qu'un agent de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ait rendu visite au chef de la sécurité de cette entreprise.

À l'hiver 1980, le même scénario se reproduit: j'ai de nouveau été congédiée, de même que Wendy Stevenson, cette fois par la compagnie Canadair. Le même jour, la troisième jeune femme, Katy Le Rougetel, était également congédiée par l'entreprise Marconi.

Dans le cours de son enquête, la Commission des droits de la personne a convoqué l'agent de la GRC afin d'obtenir son témoignage. À la suite de l'envoi d'un subpoena, la Commission a reçu une lettre du gouvernement du Canada l'avisant que cet agent serait exempté de témoigner «pour des raisons de sécurité nationale».

Qui étions-nous donc pour représenter un danger «pour la sécurité nationale» du Canada?

Qui étions-nous donc pour que Pratt&Whitney s'acharne contre la Commission des droits de la personne en la traînant en Cour, puis en Cour d'appel, puis en Cour suprême dans le but que l'enquête de cette dernière soit déclarée «biaisée» et «abusive» ? À chacune de ces étapes, la compagnie a été déboutée et les tribunaux ont donné raison à la Commission.

Mais qui étions-nous donc?

Certainement pas des terroristes djihadistes ou des musulmanes extrémistes; cela ne faisait pas partie de l'actualité quotidienne à la fin des années 1970 et au début des années 1980... Non, à cette époque-là, le grand ennemi, l'ennemi incontournable et fourbe, celui qui nous espionnait et qui voulait détruire notre démocratie, celui qui s'organisait au sein même de notre société dans des «groupuscules» menaçants pour la sécurité, c'était le communisme!

Un danger, vraiment?

Alors qui étions-nous donc?

Trois jeunes femmes dans la vingtaine, membres d'un groupe politique marginal portant le nom de Ligue socialiste ouvrière, trois jeunes femmes partageant le même idéal, trois jeunes femmes tentant de transmettre à leur entourage des valeurs de justice, d'égalité, de solidarité, de défense des droits individuels et collectifs, trois jeunes femmes féministes, syndicalistes, nationalistes et, oui, socialistes. Et cela faisait de nous «un danger pour la sécurité nationale» du Canada!

Si nous, nous représentions «un danger pour la sécurité nationale», imaginez ce que peut représenter n'importe quel barbu qui fréquente une mosquée! Comme le disait madame Elkouri dans son article: « (...) le musulman est jugé suspect, quoi qu'il fasse. S'il se tait, c'est louche. S'il parle, c'est louche. S'il prie, n'en parlons pas.»

J'ai lu ce titre quelque part récemment: «Big Brother débarque au Canada?». Faites-moi rire: Big Brother est ici depuis longtemps, très longtemps...

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