Menace pour les cégeps

Des étudiants faisant leur entrée au cégep.... (PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, archives LA PRESSE)

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Des étudiants faisant leur entrée au cégep.

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Éric Martin

Professeur au département de philosophie du cégep Édouard-Montpetit

L'objectif des cégeps, à leur création en 1967, n'était pas seulement de former des techniciens ou des travailleurs, mais aussi de former des citoyens autonomes et instruits qui soient capables d'esprit critique.

Pour y arriver, il fallait non seulement transmettre des savoirs pratiques, mais aussi permettre aux jeunes d'avoir accès à la culture. Une partie de l'héritage humaniste classique et chrétien avait ainsi survécu dans les cégeps sous la forme de ce qu'on a appelé la « formation générale », et qui comprend les cours de philosophie, de littérature, d'anglais et d'éducation physique.

Cet héritage a traversé les siècles, et les fondateurs des cégeps l'ont repris à leur compte en s'assurant que le technicien d'aéronautique ou l'hygiéniste dentaire, parce qu'ils ne sont pas simplement des engrenages ou des robots dans la machine de l'économie, mais des personnes à part entière qui ont le droit de réfléchir, allaient aussi avoir des cours obligatoires de littérature, de philosophie, d'anglais et d'éducation physique.

Puisque ces cours sont suivis par les étudiants des cégeps sur tout le territoire du Québec, ils participent de la construction de ce qu'on pourrait appeler un « socle culturel commun » qui fait que l'on sait à peu près tous ce que sont Socrate ou bien le Refus global.

Dans le rapport Demers, dont le ministre de l'Éducation a reçu les conclusions en octobre, on s'inquiète pour l'économie et l'on veut accélérer la diplomation des techniciens. Or, même si elle ne les empêche pas ultimement de réussir, on dit que la formation générale « ralentit » les étudiants dans leurs parcours, qu'ils les trouvent peu intéressants, trop difficiles et que la formation générale n'est pas assez adaptée au goût du jour.

La solution serait donc de la « faire évoluer », c'est-à-dire de réduire la chose à un minimum de cours obligatoires. À cela s'ajoute la volonté d'offrir de nouveaux diplômes techniques où l'étudiant pourrait finir son cégep sans avoir réussi ses cours de formation générale.

Le message qu'on envoie est que la diplomation rapide de techniciens manuels est si importante qu'on peut tourner les coins ronds sur la formation de leur tête.

Je ne prétendrai pas ici que les étudiants trouvent immédiatement intéressants les cours de philosophie. C'est souvent après (et parfois bien longtemps après) le cours que l'étudiant comprend l'importance de ce qu'on fait en philosophie. Bien sûr, c'est moins plaisant que de parler de ce qui nous intéresse déjà, ou de surfer sur internet avec son iPhone. Et pourtant, il se joue là quelque chose de fondamental pour construire ma liberté et faire de moi une personne réfléchie et décente qui comprend le monde dans lequel je vis.

L'esprit qui anime l'actuel rapport Demers est tout autre : la priorité, c'est la production de petits soldats pour l'industrie ou l'économie, et le reste, dont la culture, est bon pour les oubliettes de l'histoire.

Les cégeps menacés

Le rapport Demers n'attaque pas seulement la philosophie, mais toute la formation générale : il remet donc en question la mission même des cégeps. C'est qu'au fond, il ne tient pas beaucoup à préserver la spécificité de cette institution proprement québécoise. Le modèle qu'il donne en exemple est celui de l'Ontario, où il n'y a pas de cégep, pas de philosophie obligatoire et des cours à option qui ont peu de cohérence.

Pour le moment, on ne sait pas jusqu'où va aller ce projet ; on en saura davantage fin janvier, sans doute. En attendant, il est important de se souvenir des raisons qui ont présidé à la création des cégeps et de la formation générale.

Il faut aussi comprendre en quoi le rapport Demers constitue non seulement une menace pour les cégeps, mais aussi pour les étudiant-es eux-mêmes, puisqu'en définitive, c'est eux et elles qui seront privés d'un enseignement humaniste véritable parce ceux qui ne voient plus la personne humaine, mais seulement la « ressource humaine » qui rapporte.

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