M. Harper n'a pas compris

Malgré les pressions américaines, Jean Chrétien, premier ministre... (Photo Chris Wattie, archives Reuters)

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Malgré les pressions américaines, Jean Chrétien, premier ministre du Canada à l'époque, avait refusé de participer à la guerre en Irak de 2003, un geste pour lequel il est encore félicité aujourd'hui.

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Jean Chrétien

Premier ministre du Canada de 1993 à 2003

Quand je voyage aux quatre coins du Canada, de parfaits inconnus de tous les horizons m'arrêtent un moment au coin des rues, dans les restaurants, dans les aéroports, pour me parler et parfois me remercier de mon travail au cours de ma longue carrière dans la vie publique.

Dans ces occasions, il y a une phrase qui revient encore et encore: «M. Chrétien, merci de nous avoir tenus hors de la guerre en Irak.» C'est toujours réconfortant à entendre parce que cette décision, prise il y a plus de dix ans, n'a pas été facile. Le pays était divisé. Beaucoup de chroniqueurs, éditorialistes et experts étaient en faveur de la participation à la guerre.

Dans mon propre parti, certains étaient en désaccord avec ma décision; la communauté d'affaires s'est opposée à moi, et il n'y avait alors personne de plus strident dans sa désapprobation que Stephen Harper, alors chef de l'opposition. Il est même allé à la télévision américaine et a écrit dans le Wall Street Journal pour dénoncer la politique du gouvernement canadien.

Aujourd'hui, plus de dix ans plus tard, il est presque universellement reconnu que nous avons pris la bonne décision. Aussi, au cours des dernières semaines, de nombreuses personnes m'ont demandé ce que je ferais de la situation actuelle en Irak et en Syrie. Suis-je d'accord avec la position de M. Harper ou celle de M. Trudeau? Qu'est-ce que le Canada devrait faire?

Voici ma réponse. Il n'y a pas de décision plus grave pour un élu que d'envoyer des hommes et des femmes dans des conflits. Les conséquences - à la fois au pays et à l'étranger - sont énormes. Une mauvaise décision, comme d'envahir l'Irak en 2003, peut avoir des résultats désastreux qui se répercutent pendant très longtemps, comme nous l'avons vu. La montée du groupe armé de l'EI est aujourd'hui en grande partie le résultat de cette guerre.

«Les pays occidentaux doivent être conscients de l'histoire de la région pour déterminer les meilleurs moyens d'agir.»


Je sais ce que c'est que d'envoyer des Canadiens au combat. Le gouvernement que j'ai mené a participé à des missions de combat multilatérales au Kosovo et en Afghanistan, parce que nous avions déterminé que c'était la meilleure contribution que le Canada pouvait faire dans ces circonstances très difficiles. Donc, je ne suis pas toujours opposé à envoyer des Canadiens au combat. Mais ce sont des décisions qui doivent être prises avec le plus grand sérieux et une réflexion profonde. En général, cela devrait également être fait avec un mandat clair et sous l'égide de l'ONU ou de l'OTAN, ce qui n'est manifestement pas le cas actuellement.

Nous avons l'obligation de procéder avec la plus grande prudence, et de soupeser toutes les conséquences possibles avant de nous engager dans une mission de combat.

Par exemple, tout ce que la guerre en Irak a accompli, c'est de rendre la région et notre monde beaucoup plus dangereux. L'héritage du colonialisme occidental au Moyen-Orient n'a pas été oublié et a été exacerbé par l'intervention militaire occidentale en Irak en 2003, avec les conséquences que nous connaissons aujourd'hui.

Malheureusement, M. Harper n'a pas compris l'histoire en 2003 et ne la comprend toujours pas aujourd'hui.

La situation en Irak et en Syrie est aujourd'hui dans un certain sens très différente de 2003. La brutalité du groupe armé de l'EI et les atrocités perpétrées doivent être arrêtées. Mais les pays occidentaux doivent également être conscients de l'histoire de la région pour déterminer les meilleurs moyens d'agir.

Il y a deux composantes à la crise, une militaire et l'autre humanitaire. Il faut s'occuper des deux.

Le gouvernement irakien a demandé l'aide des États-Unis et le président Obama a répondu par des frappes aériennes. Mais compte tenu de l'histoire de la région et des sensibilités aux interventions militaires occidentales, je crois que toute coalition militaire dirigée par les États-Unis devrait être principalement composée de pays arabes de la région avec une participation minimale de pays occidentaux.

Le rôle du Canada : une intervention humanitaire massive

J'ai énormément d'admiration pour les hommes et les femmes qui servent dans les forces armées canadiennes. En réalité néanmoins, aujourd'hui, la contribution militaire du Canada autorisée par le gouvernement Harper sera très marginale.

Son résultat effectif est simplement d'ajouter le Canada à la liste des pays occidentaux participant à l'intervention militaire, alors que l'histoire du Moyen-Orient nous enseigne que cette liste devrait être courte et non longue.

Personne ne sous-estime le groupe armé de l'EI ou sa marque particulière de barbarie. Mais la question est quelle est la meilleure façon de lutter contre lui? Et quelle est la meilleure contribution que le Canada peut faire? Si l'intervention militaire est considérée dans la région comme une autre démonstration-spectacle de force de l'Ouest, nous savons tous quelles en seront les conséquences à long terme.

Ainsi, je crois que la meilleure contribution que le Canada peut faire actuellement, c'est une intervention humanitaire massive et non simplement symbolique. C'est pourquoi, en réponse aux questions qui m'ont été posées, je soutiens la position de Justin Trudeau.

Le groupe armé de l'EI a créé une crise humanitaire de grande ampleur dans la région. Des centaines de milliers de personnes, hommes, femmes et enfants ont été déplacés. Les pays voisins sont aux prises avec des vagues de réfugiés. Le Programme alimentaire mondial est presque au bout de ses fonds et l'hiver approche.

Le premier ministre peut penser que si nous ne participons pas à la mission de combat, cela signifie que le Canada se tiendrait à l'écart. Il se trompe complètement. Pour les raisons que j'ai données, je ne crois pas que le Canada devrait participer militairement. Mais je crois, comme M. Trudeau, que le Canada doit être en première ligne pour faire face à la crise humanitaire.

«Si l'intervention militaire est considérée dans la région comme une autre démonstration-spectacle de force de l'Ouest, nous savons tous quelles en seront les conséquences à long terme.»


Pendant plus de 50 ans, la façon de faire canadienne a été d'ouvrir nos coeurs, nos portes et nos portefeuilles aux victimes de grands bouleversements, que ce soit pour les Hongrois dans les années 1950, les Ougandais dans les années 1970, les «boat people» vietnamiens dans les années 1980, ou les réfugiés d'ex-Yougoslavie dans les années 1990. Et je suis toujours fasciné par leur grande contribution au Canada depuis leur arrivée sur nos côtes.

Voici deux initiatives concrètes que je recommande au premier ministre Harper pour mettre le Canada en première ligne de la lutte contre la crise humanitaire causée par le groupe armé de l'EI, pendant que la coalition essentiellement dirigée par les États-Unis et principalement composée de pays arabes de la région, se concentre sur l'aspect militaire de la crise.

Premièrement, le Canada devrait offrir de prendre 50 000 réfugiés fuyant le groupe armé de l'EI aujourd'hui. J'espère que le gouvernement va bouger rapidement à cet égard.

Deuxièmement, devant l'une des pires crises humanitaires sur la planète aujourd'hui, le gouvernement devrait immédiatement allouer 100 millions de dollars au Programme alimentaire mondial pour aider à nourrir les réfugiés qui font face à un hiver rigoureux dans la région.

En conclusion, je comprends que face à la barbarie du groupe armé de l'EI, de nombreux Canadiens veulent que nous répondions rapidement. C'est une réaction normale et louable. Et c'est exactement ce que je propose comme une extension naturelle de la décision de Justin Trudeau et dans la continuité de la longue tradition de multilatéralisme international du Canada.

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