Se battre à armes égales

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Verizon est une multinationale étrangère bien plus imposante que les télécoms canadiennes telles que Bell, Telus ou Rogers.

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Michel Kelly-Gagnon

L'auteur est président de l'Institut économique de Montréal.

Les gens d'affaires peuvent être naturellement réfractaires à la concurrence, et auront tendance à se coaliser pour l'éviter. Déjà en 1776, l'Écossais Adam Smith expliquait ce phénomène dans son oeuvre The Wealth of Nations. Il expliquait (je paraphrase) que les gens d'affaires qui se voient protégés de la concurrence en raison d'une réglementation étatique peuvent alors en profiter pour «conspirer contre le public».

À première vue, en voyant la réaction des dirigeants des trois principales compagnies de télécoms au Canada (Bell, Telus, Rogers) à la possible entrée de Verizon dans le marché canadien, on pourrait croire qu'il s'agit d'une autre manifestation de ce phénomène. Ces gros joueurs donnent l'impression de vouloir préserver leurs parts de marché en incitant le gouvernement à mettre des bâtons dans les roues d'éventuels concurrents.

Mais, en fait, il n'en est rien. Dans la situation actuelle, le gouvernement offrirait des avantages indus à Verizon, notamment en regard à l'obtention de fréquences de communications sans fil, et de l'utilisation du réseau déjà en place au pays. Or, Verizon est une multinationale étrangère bien plus imposante que les télécoms canadiennes. Rien ne justifie qu'elle profite d'avantages habituellement octroyés à de jeunes entreprises, encore que, même dans ce cas, l'octroi de tels avantages est discutable.

Les règles devraient être les mêmes pour tous. Sinon, cela équivaut à accorder une subvention implicite à une grande société étrangère, au détriment des entreprises canadiennes.

En ce sens, Darren Entwistle, PDG de Telus, a tout à fait raison lorsqu'il affirme que: «Tout ce que nous demandons, c'est de ne pas être punis. Si nous devons nous battre contre des concurrents étrangers comme Verizon, nous croyons avoir gagné le droit de concourir à armes égales, en vertu de tous les investissements que nous avons faits dans ce pays.» (The Globe and Mail, 18 juillet 2013, traduction libre)

Le gouvernement peut bien sûr ouvrir le marché à la concurrence étrangère. Je dirais même qu'il s'agit en principe d'une bonne chose. Mais il peut le faire tout en laissant la concurrence et les forces du marché agir, sans avantager quiconque. Il n'a pas besoin de microgérer la concurrence, ni de décider combien d'entreprises exactement devraient survivre dans le marché.

Il faut comprendre que la concurrence n'est pas basée sur l'existence ou non d'un nombre fixe de compétiteurs, mais qu'elle est la résultante d'un processus.

Par ailleurs, contrairement à ce que certains véhiculent, le marché canadien des télécoms n'est pas si différent - ou moins concurrentiel - qu'ailleurs dans le monde. En effet, sur 21 pays développés, 10 d'entre eux ont des marchés où trois acteurs ou moins se font concurrence, selon les chiffres de Bank of America Merrill Lynch publiés dans le National Post. Dans ce contexte, on comprend difficilement pourquoi le gouvernement Harper fait carrément du fétichisme sur le fait d'avoir au moins quatre entreprises de télécommunications actives dans chacun des principaux marchés du Canada.

Le Canada ne fait pas si mauvaise figure qu'on le croit pour ce qui est de la facture de cellulaire. Un rapport sur l'industrie des communications publié par l'OCDE en 2011 montrait que pour quatre scénarios d'utilisation sur six, les prix étaient moins élevés au Canada qu'aux États-Unis, même s'ils demeuraient par ailleurs en moyenne un peu plus élevés que la moyenne de l'OCDE.

Pour toutes ces raisons, la position des dirigeants de Bell, Telus et Rogers est fort honorable. Ils ne tentent pas d'empêcher l'entrée de Verizon sur le marché canadien, mais demandent seulement que celle-ci le fasse, le cas échéant, sans bénéficier de privilèges ou avantages particuliers conférés arbitrairement par le gouvernement fédéral.

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