Les leçons de l'Irak

Quelques heures après l'entrée des forces américaines à... (Photo Ramzi Haidar, Agence France-Presse)

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Quelques heures après l'entrée des forces américaines à Bagdad, un Marine a couvert la figure d'une statue de Saddam Hussein.

Photo Ramzi Haidar, Agence France-Presse

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Charles-Philippe David, Karine Prémont et Julien Tourreille
Les auteurs sont respectivement titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, professeure au Collège André-Grasset et directeur adjoint de l'Observatoire sur les États-Unis.

À maints égards, le triste anniversaire de l'invasion de l'Irak, il y a 10 ans ce 20 mars, rappelle toujours l'erreur dont on espère que les dirigeants américains auront tiré des leçons.

Apparemment, cela semble être le cas avec les décisions du président Barack Obama de se désengager d'Irak, puis d'Afghanistan, ainsi que sa réticence évidente à devoir envisager l'usage de la force contre l'Iran.

Dix ans plus tard, que nous enseigne le renversement de Saddam Hussein, puis l'occupation de l'Irak par les troupes américaines jusqu'en 2011? À notre avis, neuf leçons sont à retenir.

1. N'envahissez jamais un pays pour des raisons idéologiques.

Si seulement l'équipe Bush avait écouté les réalistes, elle aurait évité de commettre une erreur stratégique. Saddam Hussein n'était ni l'allié d'Al-Qaeda ni le responsable du 11 septembre, il était même l'allié des Américains contre le groupe terroriste et, en outre, contre l'Iran.

Dans les deux cas, l'invasion a desservi la cause des Américains: ceux-ci n'ont pu concentrer que (trop) tardivement leurs efforts en Afghanistan et, en Irak, c'est aujourd'hui l'Iran - non les États-Unis - qui exerce le plus d'influence.  Le rêve fou des néo-conservateurs, ces idéologues de l'invasion qui ont entouré Bush, de vouloir «frapper un grand coup» en exportant au bout du fusil la démocratie, s'est buté à de dures réalités.

2. Écoutez vos agents aguerris du renseignement, pas seulement vos conseillers.

C'est là la plus grande révélation durant la dernière décennie. Toutes les informations, toutes les analyses, étaient disponibles pour savoir et anticiper les difficultés qu'allaient rencontrer les forces américaines dans leur tentative (au départ avortée) de maintenir l'ordre et de procéder à une transition pacifique en Irak. Qui plus est, aucune agence de renseignement américain n'a clairement avalisé le motif principal de l'invasion, soit la présence présumée des armes de destruction massive - une invention politique mais non documentée par les rapports fournis aux décideurs et aujourd'hui accessibles au grand public.

3. Soyez prêt aux conséquences d'une invasion, car si celle-ci est déjà ardue, les suites le sont plus encore.

La plus grave erreur de la décision d'il y a 10 ans est d'avoir totalement négligé l'après-invasion. Là où les Américains ont pris deux ans pour planifier les suites de la chute du régime nazi après la Seconde Guerre mondiale, ils n'ont pris que deux mois pour penser l'après-Hussein. Cette négligence a ainsi coûté la vie à 4488 soldats américains et à plus de 100 000 civils irakiens. Tandis que le renversement du régime de Saddam Hussein n'a pris que trois semaines, l'occupation sera désastreuse, mal conçue, mal dirigée et incohérente - le fait d'erreurs accumulées et quasi irrémédiables - et durera huit ans et neuf mois sans parvenir à réaliser la «mission accomplie» proclamée par Bush en mai 2003.

4. Comprenez bien la nature du conflit.

Le renversement rapide du régime de Saddam Hussein a sans nul doute prouvé l'efficacité de l'armée américaine. Or, dès l'été 2003, le vide politique et deux décisions funestes prises par le «proconsul» américain en Irak, Paul Bremer - la dissolution de l'armée irakienne et l'interdiction faite à tous les membres du parti Baas d'occuper quelque poste que ce soit dans la nouvelle bureaucratie irakienne -, ont contribué au développement rapide d'une insurrection. Rejetant farouchement ce type de conflit depuis les déboires au Vietnam, l'institution militaire américaine n'a pas été capable de s'y adapter avant janvier 2007 quand la stratégie finira par être révisée.

5. La victoire doit clairement profiter à la population visée par l'invasion.

Certes, l'Irak est aujourd'hui un pays politiquement pluraliste, moins menaçant pour ses voisins, et dont la production de pétrole a augmenté. Toutefois, la sécurité demeure précaire, comme l'illustrent les attentats qui y ont encore régulièrement lieu. Des millions d'Irakiens sont des réfugiés ou des déplacés internes. Les questions cruciales de répartition des compétences et des pouvoirs entre le gouvernement central et les provinces (en particulier kurdes) ne sont pas encore réglées.

6. Gare au «syndrome irakien».

Barack Obama s'est opposé à la guerre en Irak dès 2002, la considérant une distraction par rapport à l'Afghanistan. Or, depuis 2009, son administration s'échine justement à éviter un nouveau bourbier en Asie centrale. Les hésitations vis-à-vis de la Libye ou de la Syrie et la préférence pour une «empreinte légère» et un leadership «en retrait» le démontrent. Or, le développement d'un «syndrome irakien» semblable au traumatisme de l'après-Vietnam n'est pas sans risque pour la défense des intérêts américains. Il peut par exemple provoquer une frilosité extrême dans l'emploi de la force - le cas de la Syrie - mais une tendance à vouloir fuir les regards de l'opinion publique avec le recours fréquent aux drones armés - dans le cas des régions tribales du Pakistan.

7. Écoutez tout le monde.

Le patriotisme exacerbé par le 11-Septembre et par l'intégration des journalistes dans l'armée lors de la guerre en Irak ont empêché non seulement une couverture médiatique objective et rigoureuse des événements, mais ont également muselé les critiques. Aucun débat sérieux n'a eu lieu dans les médias, qui se sont contentés de jouer les meneuses de claque depuis les préparatifs de la guerre jusqu'à la bataille de Falloujah (2004), ni dans les universités, où les dissidents ont rapidement été marginalisés, ni même au Congrès, où les membres des deux partis se sont soumis (à peu d'exceptions près) aux désirs de l'administration Bush.

8. Méfiez-vous des analogies historiques trop simplistes.

La comparaison, très inadéquate, entre l'Irak et l'Allemagne de l'après-guerre ont mené les dirigeants américains à commettre des erreurs monumentales dans la conduite des opérations: n'ayant pas compris pourquoi les Irakiens n'accueillaient pas les soldats américains en héros, ils n'étaient pas préparés à mener une longue guerre d'usure une fois Hussein écarté du pouvoir. De la même façon, comparer la chute de la statue de Saddam Hussein à la chute du mur de Berlin démontrait une incompréhension abyssale de l'Histoire, et plus particulièrement de la réalité irakienne.

9. Ne croyez pas les gens qui vous promettent une guerre peu coûteuse.

On estime que la guerre en Irak a coûté entre 1000 et 3000 milliards de dollars, alors que l'administration Bush prévoyait en dépenser 60 milliards. Le taux de chômage chez les vétérans des guerres d'Afghanistan et d'Irak est plus élevé que la moyenne de près de 5%. Et si les problèmes économiques actuels des États-Unis ont d'autres causes que la guerre d'Irak, les coûts de celle-ci, ajoutés aux coupes budgétaires de Bush en 2003, ont certainement réduit la marge de manoeuvre de la Maison-Blanche.

L'aventure américaine en Irak, tout comme celle du Vietnam d'ailleurs, démontre les dangers d'une intervention mal préparée dans une région dont on ne connaît pas grand-chose, surtout lorsque les dirigeants sont persuadés d'agir pour le «bien». Espérons, bien qu'il soit permis d'en douter, qu'ils tirent des leçons de ces échecs.

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