Le bilinguisme n'est pas une tare

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Le bilinguisme n'est pas une tare, bien au contraire, même s'il faut en baliser l'exercice au Québec.

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Guy Dumas
L'auteur a été sous-ministre associé responsable de l'application de la politique linguistique de 2000 à 2008.

La Presse

L'actualité récente démontre que 35 ans après l'adoption de la Charte de la langue française, il existe toujours un certain malaise au sujet du bilinguisme au Québec, en particulier en ce qui concerne la place du français et de l'anglais dans l'espace public et dans la vie des individus. Ces deux langues internationales depuis longtemps sorties de la tribu, et jouissant d'une vitalité et d'un rayonnement enviables, se font aujourd'hui concurrence dans le quotidien de nombreux Québécois d'origines diverses.

Rappelons que la politique linguistique québécoise a d'abord été adoptée pour inverser le rapport de force entre le français et l'anglais afin de permettre aux francophones de langue maternelle de vivre pleinement dans leur langue au Québec. Elle voulait également que les citoyens de toutes origines participent davantage au rayonnement de la langue commune.

Comme il est précisé dans le préambule de la Charte, l'objectif de faire du français la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires doit se poursuivre « dans un esprit de justice et d'ouverture, dans le respect des institutions de la communauté québécoise d'expression anglaise et celui des minorités ethniques ». De plus, la Charte « reconnaît aux Amérindiens et aux Inuits du Québec le droit qu'ils ont de maintenir et de développer leur langue et culture d'origine ».

Dans le Québec d'aujourd'hui, où l'on doit privilégier le français comme langue commune, jusqu'où est-il possible d'aller dans la pratique du bilinguisme? Question difficile à laquelle doit répondre, au moins en partie, la politique linguistique québécoise. Sans compter que plusieurs autres éléments influent sur la dynamique des langues.

Bien que la Charte fasse du français la langue officielle et la langue commune des Québécois, cette loi, assise principale de la politique linguistique, reconnaît l'utilité d'apprendre d'autres langues et, sauf pour l'affichage de l'Administration, elle ne requiert qu'exceptionnellement l'usage du français seul dans l'espace public.

En outre, depuis l'adoption de la version initiale de la Charte en 1977, partout où la loi n'exige pas l'usage exclusif de la langue officielle, toute autre langue peut continuer d'être employée en plus du français, pourvu que ce dernier soit au moins équivalent.

Il n'est donc pas étonnant que l'on observe un certain degré de bilinguisme français-anglais dans la vie sociale, culturelle, intellectuelle, administrative et économique du Québec.

L'ouverture aux autres langues et la conformité aux chartes canadienne et québécoise des droits de la personne n'ont pas empêché la politique linguistique d'engendrer des progrès observables. On constate notamment que:

- à Montréal, l'affichage public et commercial est plus français qu'il ne l'était avant l'adoption de la CLF,

- les consommateurs francophones obtiennent davantage de services dans leur langue,

- l'usage du français s'est accru chez les travailleurs francophones et allophones, ainsi que dans la vie des entreprises,

- la fréquentation de l'école française par les jeunes immigrants a augmenté de façon significative,

- les transferts linguistiques qui autrefois favorisaient l'anglais se font aujourd'hui majoritairement vers le français, indiquant que le rapport de force entre le français et l'anglais est en bonne partie inversé,

- à l'échelle internationale, le Québec est de plus en plus reconnu comme une société majoritairement de langue française.

Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies, on ne peut affirmer aujourd'hui que le français est la langue commune de tous les Québécois. La vigilance dans l'application de la loi ainsi que l'engagement de tous les Québécois qui ont à coeur la progression de l'usage du français sont et demeureront nécessaires. Le statut minoritaire du français sur le continent couplé aux forces du marché linguistique exercera toujours une forte pression sur la langue française au Québec.

On doit également admettre que dans les lieux de contact entre les divers groupes linguistiques, comme c'est le cas dans la région métropolitaine, un certain degré de bilinguisme est incontournable. Et ceci en toute conformité avec la politique linguistique. C'est notamment le cas dans les milieux de l'éducation, de la santé, des services sociaux et dans certaines activités liées au travail.

De surcroît, les données des recensements révèlent un accroissement constant du taux de bilinguisme individuel ( français-anglais ) chez différents groupes linguistiques au Québec. La nature étant ce qu'elle est, on peut donc s'attendre à ce que l'usage de ces langues augmente dans la vie privée mais peut-être également dans la vie publique.

Comme plusieurs acteurs de la politique linguistique l'ont déjà reconnu, si l'on veut assurer la pérennité et l'épanouissement de la langue française sur le continent nord-américain, il faut lui donner le maximum de chances et de protection au Québec, seul territoire où elle est la langue de la majorité de la population. À cette fin, le concept de prédominance de la langue française, déjà avancé par la Cour suprême du Canada dans le domaine de l'affichage commercial afin de préserver le visage linguistique, pourrait peut-être servir de référence, et être appliqué dans divers contextes de communication publique.

Une politique d'égalité en matière de langues comme on l'entend dans le cas du bilinguisme institutionnel est peut-être plus facile à défendre, mais elle ne convient pas en ce moment  pour le français au Québec, sauf en matière de justice. C'est la raison pour laquelle nous avons besoin d'une loi comme la Charte de la langue française.

La politique linguistique fait déjà place à un certain degré de bilinguisme dans la société, notamment par :

- le discours politique qui encourage pour tous l'apprentissage d'autres langues que le français,

- le financement public d'un réseau scolaire anglophone du primaire à l'université,

- le financement public des services de santé et de services sociaux pour anglophones,

- la reconnaissance de municipalités bilingues,

- le soutien aux activités culturelles en anglais,

Conséquemment, n'y aurait-il pas lieu de reconnaître et d'endosser la réalité du bilinguisme? Ce serait un geste d'ouverture et de confiance, un « changement de perspective », pour reprendre les mots du ministre Jean-François Lisée, que le gouvernement pourrait induire.

Le bilinguisme individuel ou sociétal n'est pas une tare, bien au contraire, même si dans le contexte québécois il faut en baliser l'exercice pour en tirer les avantages.

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