Vive le progrès !

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Lors d'un débat étudiant autour de la question : « Les progrès en science et technologie font-ils de nous de meilleures personnes ? », une bonne partie des discussions ont porté sur les vertus du téléphone intelligent, écrit l'auteur.

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Dernièrement, j'animais avec une de mes collègues un café philosophique dans le cadre des 12es rencontres Gérald-Godin au cégep du même nom. Le thème proposé aux étudiants : « Les progrès en science et technologie font-ils de nous de meilleures personnes ? »

À travers nos échanges, j'ai été surpris de constater jusqu'à quel point un très grand nombre d'étudiants qui participaient à ce débat partageaient, à peu de chose près, la conception du progrès issue du XVIIIe siècle, communément appelé le Siècle des lumières.

Comment se caractérise cette conception du progrès ? Par une foi inébranlable envers le pouvoir émancipateur de la Raison et par cette croyance, surtout, que les progrès scientifiques permettront au genre humain de s'épanouir pleinement et aux individus de devenir de « meilleures » personnes.

Et c'est justement au moment de s'interroger sur ce que pouvait signifier être « de meilleures personnes » que les choses se sont un peu compliquées. Pour la plupart des étudiants, devenir une meilleure personne consiste avant tout à développer ses compétences, à performer, à se dépasser individuellement, en particulier à l'aide de tous les produits que leur offre la technologie. Pas surprenant qu'une bonne partie de la discussion ait porté sur les vertus du téléphone intelligent.

Par contre, jamais il n'est venu à l'esprit d'un participant à ce débat que l'expression « meilleure personne » pouvait être prise dans un sens éthique ou à tout le moins social.

Les progrès en science et en technologie nous aident-ils, au-delà des performances physiques et communicationnelles, à devenir de « bonnes » personnes ou de meilleurs citoyens ?

Ces progrès accomplis jusqu'à maintenant ont-ils permis à nos sociétés d'être plus justes, plus solidaires ou plus démocratiques ? Et sommes-nous devenus plus libres, plus émancipés ou plus heureux grâce à tous ces progrès ?

ROUSSEAU, L'EMPÊCHEUR DE TOURNER EN ROND

Le philosophe Jean-Jacques Rousseau aurait répondu un non catégorique à toutes ces questions. D'ailleurs, c'est un peu ce qu'il a fait en 1750 dans son célèbre Discours sur les sciences et les arts et, cinq ans plus tard, dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. À travers ces deux ouvrages, on peut même dire que Rousseau s'amuse à jouer les trouble-fête en faisant le procès de son siècle que plusieurs qualifieront d'« éclairé ».

Pour Rousseau, le verdict était sans appel : le développement de la science et des arts, loin « d'épurer les moeurs », a plutôt intensifié les inégalités sociales et les injustices de toutes sortes.

Mais regardez autour de vous, semble dire Rousseau. Les inégalités entre les riches et les pauvres n'ont jamais été aussi grandes. L'esclavage est partout et représente même un rouage important de l'économie. Les souverains des différents empires font de leurs sujets de la chair à canon afin de mener leurs guerres sur terre comme sur mer pour défendre leurs royaumes ou tenter d'en conquérir de nouveaux.

Jean-Jacques Rousseau avait compris que la science et la technique ne suffisent pas à elles seules pour émanciper les individus et encore moins un peuple tout entier. Pour y arriver, une société doit utiliser ces deux leviers essentiels pour son épanouissement que sont l'éducation et la politique. D'ailleurs, ce n'est sûrement pas un hasard si Le contrat social et Émile ou De l'éducation ont été publiés la même année, en 1762.

L'éducation permet d'arracher l'enfant à son état de nature afin d'en faire un être humain, de faire en sorte que la justice prenne le pas sur ses instincts, le devoir sur ses impulsions physiques et le droit sur ses appétits.

La politique, de son côté, permet aux « sujets » de se débarrasser de leurs fers afin de devenir des citoyens libres, et ce, en transformant leurs institutions, en affirmant haut et fort que c'est le peuple qui est souverain et qu'il n'en revient qu'aux citoyens de voter leurs lois pour façonner leur avenir et construire une société « meilleure ».

Et si Jean-Jacques Rousseau était parmi nous aujourd'hui, quel jugement porterait-il sur notre société ? Serait-il impressionné par nos avancées scientifiques et technologiques ou plutôt déçu par la piètre qualité de nos moeurs politiques, de notre démocratie, de notre système de justice et par l'écart grandissant entre les très riches et les très pauvres de ce monde ?

Je vous laisse deviner quelle pourrait être sa réaction...

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