Peut-on diriger Hydro-Québec ?

Au sein d'Hydro-Québec, « les clients québécois ont le... (Photo Bernard Brault, La Presse)

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Au sein d'Hydro-Québec, « les clients québécois ont le dessus sur les autres, une discrimination qui n'existe pas dans les multinationales », rappelle l'auteur..

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Pierre-Olivier Pineau

Professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie, il collabore régulièrement à La Presse Débats.

Éric Martel est le nouveau président-directeur général d'Hydro-Québec, en remplacement de Thierry Vandal, qui a passé 19 ans chez Hydro-Québec, dont les 10 dernières années à la tête de l'entreprise. Si Thierry Vandal venait du monde de l'énergie (Shell et Gaz Métro), Éric Martel, bien qu'ingénieur électrique, vient du monde de l'aéronautique et des grandes multinationales (Bombardier, Pratt & Whitney, Rolls-Royce, Procter & Gamble et Kraft).

Au moins trois chocs l'attendent en entrant en poste le 6 juillet prochain. Hydro-Québec, bien qu'étant un des plus grands producteurs d'énergie renouvelable du monde, exportant ailleurs au Canada et aux États-Unis, est une entreprise éminemment locale. Dominée par des enjeux locaux (production québécoise pour les consommateurs québécois), elle n'aspire pas à conquérir des marchés mondiaux, comme toutes les autres entreprises pour lesquelles M. Martel a travaillé. Impossible de délocaliser les activités d'Hydro-Québec ou même de considérer tous les clients également. Les clients québécois ont le dessus sur les autres - une discrimination qui n'existe pas dans les multinationales.

Deuxième choc : la plupart des activités d'Hydro-Québec sont réglementées. La Régie de l'énergie fixe les tarifs d'électricité, et le coeur de la production d'Hydro-Québec, les 165 milliards de kilowattheures du bloc patrimonial, sont réservés aux clients de la province à un prix défiant toute concurrence. Les « lois du marché » sont des notions assez lointaines dans cette entreprise, dont les employés sont presque tous membres de deux syndicats : le Syndicat canadien de la fonction publique (à peu près 15 000 des 20 000 employés d'Hydro-Québec) et le Syndicat professionnel des ingénieurs d'Hydro-Québec (près de 1800 ingénieurs).

Le troisième choc, c'est que contrairement à une entreprise habituelle, dont l'actionnaire est satisfait si le dividende annuel est bon, l'actionnaire d'Hydro-Québec - le gouvernement québécois - est schizophrène. On veut en effet qu'Hydro-Québec soit une vache à lait, mais aussi « que les Québécois continuent de payer des tarifs électriques parmi les plus bas ». On veut qu'Hydro-Québec soit efficace et performante, mais on lui impose de faire du développement régional - au détriment des bas tarifs (pensons à l'éolien). Hydro-Québec a pour objet de fournir de l'énergie, mais on la pousse à entrer dans un secteur de consommation en lui donnant un mandat d'électrification des transports.

Ainsi, quand ce n'est pas la Régie de l'énergie qui balise les actions d'Hydro-Québec, c'est le gouvernement qui dicte la marche.

Dans ce contexte, on peut légitimement se demander si Hydro-Québec peut être dirigée. Éric Martel ne deviendrait ainsi pas le président-directeur général, mais l'équilibriste en chef, qui manoeuvre entre les attentes de la population, les directives de la Régie de l'énergie, les contraintes syndicales et les exigences gouvernementales. Ce n'est pas lui qui dirigera et posera les fils. Il sera le funambule qui marchera dessus - en risquant de se faire électrocuter... dès que le courant ne passera pas.

Néanmoins, il pourrait parvenir à donner une vision à Hydro-Québec, une chose que son prédécesseur n'a pas vraiment réussi à faire. Celle d'une entreprise qui réussit à satisfaire ses actionnaires réels - les citoyens québécois et non les consommateurs d'électricité - en réussissant à pleinement valoriser l'actif extraordinaire qu'il gère : notre patrimoine hydroélectrique. Cette vision d'une entreprise qui vend au mieux cette ressource naturelle renouvelable, ici et ailleurs, pour le plus grand bénéfice économique, social et environnemental des Québécois et de la planète. Pour réaliser cette vision, il lui faudra comprendre et savoir expliquer que l'électricité n'est pas un droit, mais une ressource à gérer à la fois équitablement et efficacement. Il lui faudra avoir la force d'imposer une transparence non seulement à l'interne, mais encore au gouvernement, pour que celui-ci ne puisse lui demander tout et son contraire. S'il arrive à cela, Éric Martel aura dirigé Hydro-Québec.

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