Espagne: une crise existentielle

La tentation pour la Catalogne de garder une... (PHOTO LLUIS GENE, AFP)

Agrandir

La tentation pour la Catalogne de garder une plus grande partie de ses billes est forte au moment où la région peine à payer ses comptes.

PHOTO LLUIS GENE, AFP

Partager

Martin Coiteux
L'auteur est professeur au service de l'enseignement des affaires internationales à HEC Montréal.

La Presse

Peu importe comment on regarde les choses, la situation de l'Espagne est dramatique. Aux prises avec une récession qui ne veut plus finir, un déficit budgétaire en apparence incompressible et un chômage affectant près de la moitié de ses jeunes, l'Espagne vit bien plus qu'une crise économique. À bien des égards, sa crise est existentielle.

Jusqu'à tout récemment, l'Espagne était d'abord et avant tout préoccupée par sa place en Europe. Perçue comme une star montante avant la crise financière de 2008, l'Espagne a désormais le plus grand mal à accepter son nouveau statut de pays périphérique. Pour se maintenir dans la zone euro, l'Espagne a dû se contraindre à une répétition de budgets d'austérité auxquels s'ajouteront bientôt des réformes structurelles dont les fruits ne se feront sentir qu'à long terme.

Les marchés financiers n'ont cependant pas la patience nécessaire. Si les taux d'intérêt punitifs qu'ils exigent de l'Espagne se sont récemment repliés, ce n'est que parce qu'ils sont convaincus que le pays accédera bientôt aux ressources du Mécanisme européen de stabilité ainsi qu'au programme de rachat d'obligations de la Banque centrale européenne. L'Espagne y laissera une partie de son autonomie et aussi de sa fierté, mais c'est là le prix à payer pour éviter la plongée aux enfers que constituerait une cessation de paiement jumelée à une sortie de la zone euro.

Les difficultés de l'Espagne ne s'arrêtent pourtant pas là. Au moment où le pays tout entier doit faire le deuil d'une partie de son autonomie, ce sont ses propres régions qui veulent en gagner davantage. La crise existentielle liée à la place de l'Espagne en Europe est donc en train de se muer en crise existentielle liée à la place des régions espagnoles au sein même de l'Espagne. Ironiquement, ce sont d'ailleurs les mêmes facteurs économiques et financiers qui expliquent ces deux mouvements contradictoires.

Certes, le nouveau discours «souverainiste» des autorités de la Catalogne a pour toile de fond l'existence d'une spécificité culturelle et linguistique réelle. Néanmoins, sans la grave crise des finances publiques vécue par la région dans le contexte d'une crise économique nationale plus large, il est à parier que les nationalistes de Barcelone n'auraient pas osé agiter maintenant le spectre d'une séparation politique effective vis-à-vis de Madrid.

Beaucoup d'observateurs croient que la menace de tenir un référendum (non autorisé par la constitution espagnole) sur l'indépendance catalane ne constitue dans les faits qu'une carte de négociation jouée par Artur Mas, le nationaliste modéré qui préside actuellement la Généralité de Catalogne. Selon ces mêmes observateurs, l'objectif réel serait de gagner une plus grande autonomie fiscale, inspirée du modèle déjà concédé au Pays basque et à la région de Navarre. Contrairement au Québec, qui contribue moins au PIB du Canada qu'il ne contribue à sa population, la Catalogne pèse en effet davantage dans le PIB de l'Espagne qu'elle ne pèse dans sa population. La tentation pour la Catalogne de garder une plus grande partie de ses billes est donc particulièrement forte au moment où la région peine à payer ses comptes.

Néanmoins, cette partie de bras de fer entre Barcelone et Madrid n'a pas que des répercussions financières. Elle remet aussi en question le difficile équilibre entre la solidarité nationale et les autonomies régionales que les dirigeants de l'Espagne postfranquiste ont mis en place.

Ce n'est donc pas seulement à son heure de vérité européenne que l'Espagne est conviée. C'est aussi à son heure de vérité nationale. On ne peut que lui souhaiter de trouver sereinement la voie qui saura préserver autant sa cohésion nationale que sa place en Europe.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:1609999:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer