La bataille de l'Espagne

L'Espagne préfère partager sa souveraineté à l'intérieur d'institutions... (AFP, Lluis Gene)

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L'Espagne préfère partager sa souveraineté à l'intérieur d'institutions communes plutôt que de soumettre cette souveraineté devenue théorique à l'inspection périodique et tatillonne des autres États européens. Sur la photo, une manifestation à Barcelone, en février dernier.

AFP, Lluis Gene

 

Martin Coiteux
L'auteur est professeur au service de l'enseignement des affaires internationales à HEC Montréal.

Cyberpresse

Depuis deux ans, les Européens sont passés maîtres dans l'art de gagner du temps et de repousser les échéances. Il faut donc se garder encore d'annoncer la mort prochaine de l'euro. Néanmoins, les circonstances actuelles sont réellement dramatiques et pourraient provoquer bien plus tôt que tard des changements majeurs à l'intérieur de la zone monétaire.

La Grèce, qui ira aux urnes d'ici quelques jours, est naturellement sur le radar de tous. Toutefois, en raison de la taille de l'économie ibérique, c'est en Espagne que l'Europe risque bientôt de devoir livrer sa plus dure bataille.

À certains égards, les problèmes de l'Espagne s'apparentent à ceux qui ont secoué l'Irlande auparavant. Alors que la dette publique y était totalement sous contrôle avant que ne survienne la crise financière mondiale, le secteur privé et tout particulièrement les banques s'y endettaient massivement afin de financer une bulle immobilière. L'éclatement de cette bulle y a donc précipité autant la récession qu'elle y a révélée la situation précaire du système bancaire. L'Irlande a donc dû avaler la pilule amère du renflouement de ses banques et n'a ultimement pu le faire qu'avec l'aide de ses partenaires européens.

De manière urgente, l'Espagne a maintenant besoin des fonds nécessaires à la recapitalisation de ses propres banques et ces fonds ne peuvent provenir, comme dans le cas de l'Irlande, que du reste de l'Europe. La fière Espagne ne veut toutefois pas se voir imposer le type de regard intrusif dans sa souveraineté qui a été le lot des précédents plans de sauvetage montés pour la Grèce, l'Irlande ou le Portugal. Elle se fait plutôt l'avocate d'une forme d'union bancaire européenne par laquelle il serait de la responsabilité de l'Union européenne dans son ensemble et non des seuls États membres de voir à la capitalisation adéquate des banques, ainsi que tout naturellement, à leur réglementation et à leur surveillance.

L'Espagne préfère donc partager sa souveraineté à l'intérieur d'institutions communes plutôt que de soumettre cette souveraineté devenue théorique à l'inspection périodique et tatillonne des autres États européens. En d'autres termes, l'Espagne signale sa préférence pour le fédéralisme bancaire.

Dans le cas de l'Espagne toutefois, le fédéralisme bancaire ne pourra seul enrayer la crise. L'Espagne souffre également d'un manque de compétitivité chronique, lequel fait en sorte que les centaines de milliers de personnes qui ont perdu leur emploi dans le secteur de la construction n'ont guère de chances d'en trouver un autre ailleurs.

À moyen et à long terme, la solution à ce problème passe certainement par des réformes structurelles pro-compétitives qui réduiront la dépendance de l'économie espagnole au secteur de la construction. À court terme cependant, il est difficile de voir cette solution ailleurs que dans un ambitieux programme de travaux publics, destiné à tirer hors du chômage le plus grand nombre de ces centaines de milliers de travailleurs sans emploi. Là encore, il faudra des fonds qui ne pourront provenir que du reste de l'Europe.

Or, il sera difficile d'envisager ce type de financement européen sans passer par une forme ou une autre d'euro-obligations. Cela s'appelle la mise en commun d'une partie de la dette publique et donc, une forme de fédéralisme fiscal.

L'histoire enseigne que le partage de la monnaie exige des États participants qu'ils s'engagent dans une forme avancée d'union politique. Il est trop tôt pour prédire quelle sera l'issue de la bataille de l'Espagne, mais son dénouement par une forme ou une autre de fédéralisme bancaire et fiscal pourrait constituer, pour le plus grand bien de l'Europe, les débuts de cette union politique.

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