Femmes, religieuses, progressistes

L'histoire montre que l'Église a eu raison de... (PHOTO VINCENZO PINTO, AFP)

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L'histoire montre que l'Église a eu raison de se méfier de plusieurs idées à la mode, mais aussi qu'elle a trop tardé à reconnaître la justesse de certaines autres.

PHOTO VINCENZO PINTO, AFP

Jonathan Guilbault

L'auteur est diplômé en théologie et en philosophie. Il collabore régulièrement à la section Débats.

Bien que l'histoire québécoise cache en ses replis bien des figures religieuses féminines novatrices, la dévitalisation marquée de la vie religieuse aujourd'hui, tout comme certains préjugés, nous donne volontiers l'impression que les termes «religieuses» et «progressistes» doivent se voisiner rarement dans une même phrase.

Un regard chez nos voisines du Sud a tôt fait de nous détromper. Contexte: le cardinal Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a récemment adressé de multiples reproches à la Leadership Conference of Women Religious (LCWR), qui représente plus de 90% des religieuses américaines.

En quelques mots, le préfet accuse la LCWR, en tutelle depuis 2012, de collaborer trop mollement avec le Saint-Siège et de promouvoir la «conscience évolutive», un concept qu'il juge incompatible avec la révélation chrétienne.

Schématiquement, on pourrait dire que voilà une nouvelle passe d'armes dans l'interminable guerre de tranchées entre conservateurs et progressistes dans l'Église catholique. Typiquement, le conservatisme, religieux ou non, repose sur un certain pessimisme: il faut protéger l'homme de lui-même, et surtout de ses idées de grandeur, car elles risquent de tout chambouler dans un univers déjà rigoureusement architecturé.

La doctrine chrétienne s'étant surtout élaborée dans un contexte intellectuel prémoderne, peu sensible à l'idée d'évolution, sa forme classique valorise naturellement la référence à des vérités formulées une fois pour toutes. Ainsi, on comprend pourquoi toute nouveauté passe au crible deux fois plutôt qu'une.

Le progressisme, lui, est plus optimiste: les idées nouvelles devraient nous permettre de régler les misères et injustices gangrenant notre monde. Sous-estimant parfois à quel point la nature humaine est à peu près toujours égale à elle-même, ses idées peuvent autant mener à de réelles avancées, matérielles et morales, qu'aux idéologies les plus funestes.

En contexte catholique, le progressisme consiste souvent à montrer que certaines idées et pratiques audacieuses sont cohérentes avec la foi chrétienne. Plus encore: qu'elles représentent le déploiement le plus authentique de la révélation d'un Dieu qui affirme «faire toutes choses nouvelles».

L'histoire montre que l'Église a eu raison de se méfier de plusieurs idées à la mode, mais aussi qu'elle a trop tardé à reconnaître la justesse de certaines autres. Alors, dans l'affaire opposant le cardinal Müller et les soeurs américaines, qu'en est-il?

Une conscience plus aiguë

Tout dépend de la portée que l'on donne à la notion, issue des sciences naturelles, de conscience évolutive. On comprend le chien de garde de l'Église de flairer l'hérésie, car il est facile d'étirer cette notion jusqu'à nous faire flotter dans l'air raréfié et finalement inhumain du Nouvel Âge. Cependant, bien d'éminentes chercheuses l'utilisent avec sobriété.

Pour Sr Ilia Delio, par exemple, l'expression signifie surtout que l'univers s'étant complexifié avec le temps, la conscience humaine aussi suit cette tangente. Bref, à l'ère des réseaux sociaux, nous avons une conscience plus aiguë de notre individualité et de la complexité du réel que les auteurs bibliques. Et qui dit conscience accrue dit rapport différent envers ce qui constitue le religieux: la vérité, la liberté... et l'autorité.

C'est une des raisons pourquoi les religieuses tiennent à la conscience évolutive. Tantôt humbles, tantôt promptes à mettre de l'huile sur le feu pour que le conflit reste à vif et soit médiatisé, elles manoeuvrent bien afin de promouvoir un concept corrosif pour le cadre jugé machiste dans lequel elles étouffent.

Le temps dira si leur concept fétiche résiste à l'examen. L'important est que les soeurs de la LCWR réussissent à enraciner leur engagement religieux dans le monde que leur dépeignent les connaissances cosmologiques d'aujourd'hui - et non celles du Moyen Âge. Et donc à légitimer un type original de rapport à l'autorité. Sans quoi la vitalité de la vie religieuse américaine, dont témoigne la vigueur du présent débat, échouera à inspirer le renouveau de l'Église d'ici et d'ailleurs.




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