Une bibliothèque qui s'enflamme

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Boucar Diouf
La Presse

J'ai rencontré le père Benoît Lacroix il y a quelques années par le biais de mon ami Francis Reddy et depuis, nous avons gardé contact.

Je suis allé quelques fois au couvent discuter longuement et rigoler avec lui, mais chaque fois que j'ai voulu lui dire à quel point il était inspirant, son humilité légendaire l'amenait à dévier la discussion. Maintenant qu'il n'est plus, je voudrais dire dans ces quelques lignes à quel point ce petit gars de Saint-Michel-de-Bellechasse, comme il aimait parfois se qualifier, était plus grand que nature.

On n'avait pas besoin de le rencontrer longtemps pour comprendre que le Saint-Laurent coulait dans ses veines. Si ce fleuve qu'il aimait tant représente le chemin par lequel les premiers explorateurs s'étaient aventurés vers la baie d'Hudson, la côte du Pacifique et le Mississippi, on peut dire sans se tromper que le père Lacroix a été aussi un traceur de chemin. Comme les battures du grand fleuve qui était omniprésent dans ses souvenirs d'enfance, il a aussi généreusement arrosé le Québec de son amour, de son savoir et de sa bonté.

En Afrique, un vieillard qui meurt est comme une bibliothèque qui s'enflamme. Ces sages paroles, nous les devons à un grand penseur nommé Amadou Hampâté Bâ. Si la poésie de l'affirmation est indéniable, je persiste à penser que toutes les bibliothèques qui partent en fumée ne consument pas la même quantité de savoir, car le seul temps n'infuse pas la sagesse à tous ceux qui ont vu neiger. Avec une cinquantaine de livres publiés et sa gigantesque culture générale, le père Lacroix faisait partie des grandes bibliothèques. 

Il était ce vieillard dans ce conte soufi à qui son petit-fils avait demandé pourquoi il marchait si courbé et qui avait répondu : « C'est parce que j'ai perdu ma jeunesse sur la terre humide et je me suis courbé pour la ramasser, sauf que j'ai oublié que ma lourde expérience de vie m'empêcherait de pouvoir me redresser. »

Si je salue sa mémoire par un conte soufi, c'est parce qu'il y avait chez lui cette vision progressiste, tolérante, pacifique et ouverte de la religion que l'on retrouve indéniablement dans le soufisme.

J'ai un grand faible pour tous ces gens qui, comme le père Benoît Lacroix, croient et professent qu'au-delà du dogme, le modèle accompli et prédicable d'une religion ne peut s'enraciner uniquement dans la nostalgie.

J'admire ces visionnaires qui nagent à contre-courant, parce que convaincus que toute célébration religieuse qui se veut durable et unificatrice doit s'inscrire dans les grilles du temps qui passe et l'évolution des sociétés dans lesquelles elle se pratique.

J'ai aimé m'asseoir et discuter avec le père Lacroix dans la bibliothèque de son couvent. En fait, j'ai surtout aimé écouter ce grand penseur parler d'histoire médiévale, de biologie, de littérature, de philosophie, de tradition orale, de la nécessité de protéger le bien commun, de l'importance de l'éducation et de bien d'autres sujets. Le tout avec une humanité et un grand sens de l'humour. Je ne connais pas les critères requis pour mériter des funérailles nationales, mais je crois sincèrement que son départ mérite d'être souligné très solennellement.

Si j'avais à écrire son épitaphe, je dirais : « Ici, repose un homme qui savait que peu importe la couleur, la race, la religion, le sexe ou la richesse matérielle, le coeur de l'homme demeure une terre étrangère et qu'il suffit parfois d'un sourire, d'un petit pas en avant et d'une main tendue pour en découvrir les splendeurs. Ici repose un homme qui enseignait que, l'humain était le seul remède miracle pour son prochain. »

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