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Les Pussy Riot, héritières de Notre-Dame-de-Kazan

Jean-Louis Guillemot
 

Jean-Louis Guillemot

Docteur en philosophie

Quand on lit la version officielle et plutôt kafkaïenne  des accusations qui sont portées contre les trois membres du désormais célèbre groupe punk féministe, on ne peut être dupe de la signification que prend la liberté individuelle en Russie. «Hooliganisme motivé par la haine religieuse et l'hostilité aux croyants orthodoxes». Le crime est grave. Le Président le sait. Mais les journalistes qui l'ont abordé en marge des Jeux, à Londres, ont été témoins d'une belle réminiscence de l'humanisme du Lieutenant-colonel Poutine - pardon, du Président Poutine - quand il leur a déclaré, la gorge serrée par la compassion, l'oeil embué: «Je ne pense pas qu'elles doivent être jugées trop sévèrement pour ce qu'elles ont fait». Ah! J'aurais payé cher pour voir la gueule des journalistes, micro ballant au bout du bras, bouche bée d'ahurissement...

Pour comprendre la collusion qui existe entre l'Église orthodoxe russe actuelle et le régime de Poutine, il faut remonter à 2007, alors que Poutine a réussi un coup de maître en s'impliquant personnellement dans l'Acte de communion canonique. Les Églises orthodoxes russes avaient amorcé leur restauration depuis les années 90, mais cet Acte est un moment clef de la consolidation du nationalisme de la Russie. Il consacre la réunification du patriarcat moscovite avec l'Église Orthodoxe russe hors-frontière, qui s'était séparée dudit patriarcat suite à la Révolution de 1917. Poutine a pu dès lors progressivement arrimer les chefs de l'Église orthodoxe de tout le pays à son autorité, s'attirant du même coup la sympathie de la masse silencieuse pratiquante et non-pratiquante. Le nationalisme russe orthodoxe est donc le climat culturel, l'éthos qu'a stratégiquement réussi à bâtir Poutine depuis bientôt 15 ans, et qui a rendu possible la couleur idéologique des accusations auxquelles font aujourd'hui face les Pussy Riot.

«Haine religieuse et hostilité aux croyants orthodoxes» des Pussy Riot? Pure propagande et exploitation systématiquement distordue de la tradition où elles ont enraciné leur revendication. Loin d'être haineuses et hostiles face aux croyants, les Pussy Riot reconnaissent et comprennent très bien l'essence de l'identité historique de leur peuple, et elles ont tapé dans le mille en misant sur sa sensibilité religieuse pour faire comprendre leur message. Une conscience historique éclairée révèle que la démarche de ces jeunes punks est peut-être plus «orthodoxe» que ne l'est l'Église russe, désormais complice du pouvoir et complètement aliénée par le nationalisme poutinien. Eh quoi! Des punks fidèles à la tradition religieuse? En effet, dans une entrevue accordée à The Guardian, Balaklava, une des 3 membres du groupe qui n'ont pas été arrêtées, se réclame du culte de la Vierge, protectrice de la Russie, pour expliquer les motifs de la revendication des Pussy Riot.

Certes, dans la bouche d'une punk anti-Poutine, invoquer la Vierge est sarcastique et a plutôt des échos d'appel à la révolution. Pourtant, la plus révolutionnaire des revendications ne peut avoir de prise sur le présent que si elle plonge ses racines dans une tradition encore bien vivante. Or, tout indique que cette idée des Pussy Riot de prier la Vierge pour libérer la Russie de Poutine trouve son origine dans la tradition du culte de l'icône de Notre-Dame-de Kazan. Ce culte est intimement associé au mythe fondateur de la nation russe et à sa protection contre les ennemis envahisseurs. Selon le récit de la vénération de cette oeuvre d'art, la Vierge serait apparue à la jeune Onoutchina en 1579 dans la ville de Kazan et lui aurait révélé l'emplacement d'une icône demeurée intacte sous les ruines d'un édifice, suite à l'incendie qui a ravagé la ville.

Le culte de cette icône miraculeuse demeure bien vivant et traverse toute l'histoire de la Russie. En effet, le peuple russe a prié la Vierge de le délivrer des envahisseurs étrangers tout au long de son histoire, du règne du Prince Pojarski, qui chassa les Polonais de la Russie en 1612, jusqu'à Staline, qui chassa les nazis en 1943 - grâce à la Vierge, bien sûr, mais aussi un peu à l'hiver sibérien... En se réappropriant la tradition du culte de l'icône de Notre-Dame-de-Kazan, les Pussy Riot ont voulu sensibiliser la patrie au fait que cette fois, l'ennemi envahisseur n'est plus l'étranger. Il siège au Kremlin. 

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