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Quand Tremblay, Gauvreau et Céline racontaient la langue

Daniel Giguère
 

Daniel Giguère

Je n'avais pas dix ans quand la pièce de Michel Tremblay, Les belles-soeurs, fut montée pour la toute première fois au Rideau Vert, en 1968. Le milieu montréalais découvrait alors le talent d'un jeune dramaturge et celui d'un metteur en scène tout aussi prometteur. Je ne connaissais rien au théâtre et c'est donc a posteriori que j'ai pris connaissance de toute la commotion causée par cette pièce fondatrice du théâtre québécois contemporain.

Une commotion engendrée par ce qu'on considéra très vite comme un chef-d'oeuvre, et ce pour plusieurs raisons. D'abord le texte, puissant et d'une extrême lucidité. Ensuite la mise en scène et, bien entendu, cette langue vibrante d'authenticité qui devenait un outil de transgression tandis qu'on racontait là le théâtre de l'ordinaire.

« Le joual, c'est une arme politique, une arme linguistique que le peuple comprend d'autant plus qu'il l'utilise tous les jours... c'est un devoir que d'écrire en joual tant qu'il restera un Québécois pour s'exprimer ainsi », dira Tremblay pour expliquer à quel point cette langue, qui nous était commune, représentait un formidable moyen d'affirmation identitaire.[1]

D'autres avec lui ont travaillé cette langue avec force et passion. Certains pour la déconstruire, d'autres pour lui exprimer tout leur amour. Qu'on pense à Claude Gauvreau, à Ducharme bien sûr puis à Godin. Des hommes de mots et de lettres pour qui le langage faisait intrinsèquement partie de l'oeuvre à construire.

Quarante ans plus tard, qu'en est-il de cette affirmation identitaire telle que décrite par notre dramaturge? Si on s'intéresse aux débats qui ont cours ici et là dans les journaux, il y a lieu de s'inquiéter. Beaucoup souhaitent simplifier la langue, l'aplanir, arrondir ses aspérités, éliminer ses pièges ou, en un mot, son identité. Tout ça au nom du « plaisir d'apprendre », condition désormais sine qua non pour former nos enfants qui carburent aux récompenses. Tout, tout de suite, pour reprendre le titre d'un roman de Morgan Sportès, paru l'année dernière aux éditions Fayard, et qui m'a littéralement jeté par terre (pour d'autres raisons).

On n'habite plus la langue. On l'utilise comme un simple moyen de communication, assez mal d'ailleurs puisqu'on l'appauvrit volontairement. Je le dis sans cynisme, mais avec une certaine inquiétude, le «mal écrire» est aujourd'hui devenu la norme, et n'est donc plus, contrairement aux auteurs cités plus haut, en rupture avec son temps. Il semble désormais le seul moyen de rendre la laideur / l'horreur de notre monde parce qu'on ne cherche plus à aller au-delà du primal. Notre ambition est moins de comprendre le monde qui nous entoure que d'exprimer la douleur qu'il nous cause. « Ma vie, c'est d'la m... », comme le dit si bien Lisa LeBlanc.

Écrire vrai pour parler des vraies affaires. Des chroniqueurs, mais également des chanteurs/chanteuses comme on peut le voir, racontent leur quotidien, creusant toujours le même sillon, soit celui de la désespérance parfois entrecoupée de quelques instants de bonheur. Nous en sommes donc là.

Heureusement il reste Lous-Ferdinand Céline, l'infréquentable mais aussi le génie de la langue et du style. Sollers: «Ce qui m'intéresse, c'est le français de Céline comme moment de la langue; le français de Céline est en effet une batterie rhétorique énorme extrêmement cultivée, qui décline à la fois Rabelais, Zola, Chateaubriand, etc. C'est une bibliothèque en marche!»

Et nous? De quelle bibliothèque pouvons-nous nous réclamer ?

[1] Source : http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/Pologne8/aleksandra.pdf

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Commentaires (3)

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  • Tremblay n'a probablement jamais employé la langue de la populace dans son quotidien.
    Il utilisait la langue populaire dans ses oeuvres comme un humoriste l'utilise dans le festival juste pour rire. Pour qu'une certaine classe se bidonne en entendant cette populace qui s'exprime avec un accent très reconnaissable et non représentatif de leur classe de parvenus. Assister a une représentation d'une pièce de Tremblay, c'est assister à un diner de cons.

  • Texte intéressant. Juste une petite chose par contre : « On n'habite plus la langue. » Pour ma part, je suis plutôt porté à croire que c'est ma langue qui m'habite puisque c'est elle qui donne une couleur à mon identité.
    Daniel Verret (Nadagami)

  • "c'est un devoir que d'écrire en joual tant qu'il restera un Québécois pour s'exprimer ainsi"
    Je ne pense pas que Michel Tremblay soit encore d'accord avec cette phrase. À l'époque des belles-soeurs, écrire en joual était provocateur et rentable pour lui mais maintenant il est devenu plus soumis, disons adapté, à ce que veulent les personnages politiques au PQ.
    Le PQ se trouve obligé de mettre la défense du français sur son programme parce que ça prend une raison pour se séparer. C'est même une obligation pour eux d'entretenir toujours une bataille, même sur des vétilles, sur la langue pour raison de publicité pour le parti.
    Mais faisant cela, il doit avoir des critères très précis pour définir quel est ce français dont on parle et qu'on veut défendre. Quels sont les mots acceptables et ceux à rejeter ? il faut tenir une liste à jour. Le québécois que les gens parlent dans ces conditions n'est pas très pratique et pire encore le joual doit être banni parce que c'est la langue qui vient du peuple et qu'on ne saurait faire confiance au peuple pour ce qui est si sérieux que c'est matière à faire des lois.
    Je ne sais pas si le PQ fait peur aux anglophones avec ses lois sur la langue mais il culpabilise les francophones qui n'ont pas tous le langage de la bien nommée Malavoy ou le timbre radiophonique du député Simard. On s'amuse moins qu'avec le personnage de Deschamps, Tremblay est moins génial qu'il était et le cours de sacrage des cyniques ne fait plus rire personne. Quels pisse-vinaigre on est tous devenu !

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