Image d'un ordinateur portable

Des citoyens sélectionnés pour la pertinence de leurs propos Icone tooltip

Russell Banks, la littérature et moi

Daniel Giguère
 

Daniel Giguère

Dans une longue entrevue accordée à L'Express au printemps dernier pour la parution en français de son roman Lointain souvenir de la peau, l'écrivain américain Russell Banks rappelle avec justesse la dimension «expérimentale» de la littérature.Celle-ci permet tout autant à l'auteur qu'à son lecteur de vivre l'expérience humaine d'individus hors normes qu'on ne côtoierait pas, en d'autres circonstances, sous aucun prétexte, mais dont la connaissance, sorte de mise en abyme ici, permet de les rendre presque sympathiques, ou à tout le moins simplement humain, ce qui souvent revient au même.

L'histoire? On peut la résumer ainsi. La vie d'un gamin solitaire transformé en paria pour être devenu accro au sexe virtuel.

Le bouquin de plus de quatre cents pages raconte donc le quotidien du Kid, ce jeune garçon vivant sous un viaduc après avoir été condamné comme délinquant sexuel - une histoire bête dira-t-il lui-même - et à qui on a interdit d'approcher à moins de huit cent mètres tout lieu susceptible d'accueillir des enfants. Un bracelet électronique relié à sa cheville permettra ainsi de suivre ses déplacements.

Au Kid s'attachera le professeur, un personnage plus grand que nature, sorte de Gargantua des temps modernes, à l'image de cette Amérique obèse et aux identités multiples, fascinée et révulsée à la fois par ses exclus qu'elle produit à la tonne, mais convaincue en contrepartie qu'il est possible de les réhabiliter en réintroduisant chez eux le concept de l'ordre et des responsabilités.

Roman à thèse? Roman sociologique? Il y a là à boire et à manger pour tout le monde. C'est d'abord un excellent roman, celui d'un écrivain en parfait contrôle, maitrisant tout autant les dialogues (à ce titre, la discussion sur internet entre le Kid et sa « victime » est tout à fait remarquable), que son histoire faite de mensonges et de vérités, d'indifférence et d'humanité.

Sur ce dernier point, Banks dira d'ailleurs: «Le roman est la meilleure des formes pour restituer avec empathie et le plus dignement possible, la vie intérieure des êtres humains. Depuis Cervantès et le XVI siècle, la littérature s'est toujours emparée de l'intériorité d'un personnage en lui donnant du sens».

***

Comme je l'ai dit plus haut, Lointain souvenir de la peau est un excellent roman. On y raconte une histoire troublante certes, mais passionnante à la fois. On ne tombe jamais dans le pathos, et la fin appelle à une forme de rédemption; terme générique et risqué à la fois, mais le Kid, qui ne se considère pas comme une victime, transcendera, on le devine, sa condition d'intouchable pour revenir un jour parmi les gens dit normaux.

C'est une synthèse, la mienne, faite à partir de ma propre grille d'analyse. Qu'en pense l'auteur lui-même? Là est toute la beauté de la chose. Banks avoue ne jamais trop savoir quoi penser de ses romans, ni pendant l'écriture, ni après. Ses idées lui viennent ici et là, il y travaille longuement, avec discipline, voilà tout.

Et on ne demande rien d'autre. Mais un constat demeure cependant. L'homme porte en lui une culture littéraire immense, qui s'étend sur plus de quarante ans d'écriture, de lecture, contemporaine ou classique. En un sens, rien ne paraît de tout cela sinon la maîtrise du sujet, le fil rouge conduisant ses personnages, lentement mais sûrement, vers leur destin.

Comme lecteur, je suis comblé quand j'entre dans l'univers d'un écrivain porteur d'une culture aussi grande. Russell Banks fait peut-être partie de ces derniers grands écrivains dont il faudra déplorer la disparition le jour où il nous quittera.

Partager
Image d'un ordinateur portable

Des citoyens sélectionnés pour la pertinence de leurs propos Icone tooltip


Commentaire (1)

Commenter cet article »

  • Je suis totalement d'accord avec vous, Russell Banks est selon moi l'un des plus grands narrateurs de la littérature, et non seulement américaine. "Lointain souvenir de la peau" est un roman qui montre un écrivain doué avec le don de l'empathie vers ses personnages et donc vers l'humanité en général. Et comme oublier les inoubliables "Affliction", dont Paul Schrader fit un très bon film avec un grand Nick Nolte, ou encore "De beaux lendemains" dont la magistrale réalisation cinématographiqe de Atom Egoyan lui fit gagner le Gran Prix du Jury au Festival de Cannes 1997, ou "Pourfendeur de nuages"....Chaque livre un chef-d'oeuvre.

Commenter cet article

Vous désirez commenter cet article? Ouvrez une session | Inscrivez-vous

 

Veuillez noter que les commentaires sont modérés et que leur publication est à la discrétion de l'équipe de Cyberpresse. Pour plus d'information, consultez notre nétiquette. Si vous constatez de l'abus, signalez-le.

publicité

publicité

la liste:9856:liste;la boite:1830524:box; Le tpl:300_op-articles-photos.tpl:file;

LE CERCLE LA PRESSE >

Des citoyens sélectionnés pour la pertinence de leurs propos Un groupe de commentateurs citoyens qui profitent d'une vitrine exceptionnelle sur l'accueil du site web. Les membres sont sélectionnés par la salle de rédaction pour la pertinence de leur propos, leur expertise, le style et la qualité de leur écriture.

Participez

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

publicité

image title
Fermer