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Du gaz naturel dans l'eau : une fiction économique erronée

Pierre-Olivier Pineau
 

Pierre-Olivier Pineau

Professeur spécialiste en politique énergétique

Sophie Cousineau revisite notre passé énergétique un peu vite et de manière incorrecte. Même si le gaz naturel a un rôle plus grand à jouer au Québec que celui qu'il a actuellement, autant en matière énergétique qu'environnementale, il est faux de croire que le Suroît aurait été un atout aujourd'hui. De plus, la centrale au gaz du Suroît n'aurait rien changé au contrat avec TransCanada : celui-ci a été signé en juin 2003, plus d'un an avant que le gouvernement annule le Suroît, en novembre 2004. Si la centrale du Suroît avait été construite, ce n'est pas une centrale au gaz naturel qui serait inutilisée maintenant, mais bien deux!

Tout le reste de l'analyse de Mme. Cousineau tombe malheureusement aussi à l'eau lorsqu'on pousse un peu plus loin la réflexion. Évidemment, la centrale nucléaire de Gentilly ne devrait pas être remise en état étant donné l'ampleur du coût des travaux et nos besoins. Mais le Suroît n'était pas du tout pensé comme une alternative au nucléaire lors de sa conception, et le gaz naturel ne pourra pas être un substitut au rôle joué par les centrales nucléaires à long terme. En effet, les centrales nucléaires sont conçues pour être en fonction 24h sur 24, alors que les centrales au gaz naturel ont une flexibilité qui les prédestine à des usages plus ciblés, aux heures de grandes demandes. Si le prix actuel du gaz naturel rend les centrales de ce type très compétitives, à toutes heures, depuis 2009, miser sur ces centrales serait une erreur quand on a des alternatives comme au Québec.

En 2000, le prix du gaz naturel était aussi très bas, c'est ce qui justifiait l'enthousiasme de beaucoup pour les centrales au gaz. Mais avec les prix élevés du gaz de 2006 à 2008, la centrale du Suroît n'aurait pas été du tout rentable. Si aujourd'hui on bénéficie de bas prix du gaz naturel, de manière conjoncturelle (demande réduite et offre abondante), il n'en sera rien dans 5 ou 10 ans. On ne prend pas une décision d'investissement du type du Suroît sur le prix du gaz d'aujourd'hui ou des 10 prochaines années, mais pour les 25 prochaines années et plus.

Mais peu importe le prix du gaz naturel. Ce choix pour produire de l'électricité reste une aberration. Nous avons d'amples ressources hydroélectriques, mais surtout, un potentiel d'efficacité énergétique largement inexploité. La plus grosse part de ce potentiel se trouve dans le chauffage et l'isolation de nos bâtiments. Il serait urgent de les colmater pour cesser de chauffer inutilement l'extérieur... à l'électricité. C'est cependant surtout le choix du chauffage électrique qui reste la plus grande erreur, surtout dans un contexte où l'on veut défendre une centrale électrique au gaz naturel. L'efficacité de conversion du gaz naturel en électricité est en effet d'environ 55% (45% de pertes thermiques), alors que brûler le gaz pour se chauffer a une efficacité de plus de 90%. Regretter de ne pas produire de l'électricité au gaz naturel au Québec, essentiellement pour se chauffer, sans déplorer que nous nous chauffions à l'électricité, c'est faire la promotion d'une efficacité de 55% contre une opportunité d'être efficace à 90%. Pour un développement économique et énergétique, c'est une catastrophe.

Le gaz naturel a un rôle à jouer au Québec, mais certainement pas dans la production d'électricité. Le Suroît avait été décidé trop vite, et a provoqué un débat qui n'a pas changé la politique énergétique du Québec pour le mieux. Mais son annulation a été une bonne chose pour le Québec, et le restera tant qu'on aura toutes ces autres possibilités à meilleur coût économique et environnemental.

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Commentaires (7)

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  • Chère Mme. Cousineau,
    Merci de votre réaction. Si je concède tout à fait que les deux projets sont liés, il reste que la décision de ne pas aller de l’avant avec le Suroît a été prise après celle de construire la centrale de Bécancourt. Ce n’est pas clair dans votre chronique si vous considérez que la décision de ne pas faire le Suroît est une erreur à tout moment – et encore aujourd’hui –ou simplement une erreur initiale de ne pas la construire dès 2001 lorsque le projet a été initialement pensé.
    Je ne comprends pas, par ailleurs, comment votre position sur le Suroît est compatible avec le fait que la centrale de Bécancourt reste inactive. Si la centrale du Suroît était intéressante, pourquoi Bécancour ne l’est pas? Hydro-Québec pourrait très bien l’utiliser aujourd’hui et profiter des bas prix du gaz naturel… comme il l’aurait fait avec le Suroît. Or Hydro préfère ne rien faire, comme il l’aurait fait avec le Suroît.
    Je concède aussi que dans le contexte actuel et pour de 5 à 10 ans probablement, l’éolien est plus cher que le gaz pour la production électrique. Malheureusement pour votre analyse, l’éolien au Québec ne s’est jamais fait sur des critères économique (ou même environnementaux), mais pour des questions de développement régional (créer des emplois en Gaspésie) et d’image politique de «développement durable» (de belles photos avec des pales en arrière fond). Ces critères auraient à mon avis tout autant été importants pour les responsables politiques si le Suroît avait été choisi… et le Suroît n’aurait pas freiné les parcs éoliens.
    Par ailleurs, je ne partage pas votre avis sur l’argument de diversification énergétique. Lorsqu’on dispose d’une technologie qui permet de produire de l’électricité avec une flexibilité inégalée, de stocker de l’énergie pour plusieurs années, qu’on a un parc de production dans plusieurs régions… et que de surcroit on est très bien interconnecté pour importer en cas de besoin – pas besoin de diversifier avec des technologies inférieures. Il faudrait qu’il ne pleuve pas sur tout le Québec pendant plusieurs années et qu’on ne puisse compter ni sur des efforts d’efficacité énergétique, ni sur les voisins pour qu’on doive vraiment diversifier le parc de production électrique québécois. Évidemment, autour des arguments «sécuritaires» on peut toujours construire des scénarios qui font peur et justifier des gros investissements. Je recommande plutôt de garder la tête froide et de ne pas paniquer : le réseau d’Hydro-Québec est très fiable, notre hydroélectricité exceptionnelle et les gains à réaliser sont du côté de la demande, pas de l’offre.
    Bien cordialement,
    Pierre-Olivier Pineau

  • Monsieur Pineau fait aussi fausse route sur au moins deux autres aspects:
    1) La valeur de la diversification énergétique et
    2) Le risque du gas vs. hydraulicité sur le long terme
    1) un des problèmes d'HQ, est que son parc de production est à peu près uniquement hydro. Une année de faible hydraulicité significative coûte à la société d'État quelques centaines de millions, deux ans, près du milliard, plus de deux ans, c'est la catastrophe. D'avoir quelques centrales au gaz, même juste au cas, représente une police d'assurance très valable.
    2) Une centrale au gas ne coûte à peu près rien à construire comparativement à une centrale hydro (moins de 10-20% du coût) mais avec une durée de vie beaucoup plus courte. Je ne vois donc pas l'importance , comme le dit Monsieur Pineau, d'avoir des prix du gas pour "les prochaines 25 années et plus" pour décider d'investir ou non quand la durée de vie de la centrale n'est même pas de 25 ans! Dans la plupart des marchés, le coût de construction des centrales au gas est récupéré dans les 10-15 premières années. (même celles produisant surtout en pointe)
    Monsieur Pineau semble aussi oublier le risque important des centrales hydros. Quand les grandes centrales LG2 et autres ont été mises en service (après avoir coûté des milliards), HQ n'avait pas suffisamment de demande pour écouler l'électricité produite. Plutôt que de déverser, elle a décidé de vendre à rabais (les fameux contrats aux alumineries à 1.5 cents) et payer les entrerprises de pâtes et papier pour convertir leur bouiloires (pour produire de la vapeur en quantité industrielle, avec de l'électricité) - le comble de l'inefficacité !
    La conclusion est qu'on ne devrait pas comparer une centrale au gas vs. une centrale hydro (ou encore pire vs. l'efficacité énergétique) comme le fait Monsieur Pineau. Un spécialiste en politique énergétique devrait analyser l'apport d'un type de centrale par rapport à l'ensemble du parc existant et non pas en isolation.
    Quelqu'un peut bien aimer les actions de Bell, mais aucun courtier qui se respecte ne suggèrerait à son client d'investir 100 % de son portefeuille dans une seule et même type d'action.

  • Merci monsieur Pineau d'avoir écrit cet article, qui encapsule parfaitement ma pensée.
    Comme le mentionne madame Cousineau dans son article, nul ne peut réécrire l'histoire, mais on ne doit pas non plus verser dans la facilité en se posant comme gérant d'estrade, surtout avec le recul.
    Il faut se remémorer le contexte énergétique qui prévalait à l'époque du projet du Suroit: prix du gaz naturel relativement élevé, prévision de pénurie de gaz en Amérique du Nord (on se rappellera les nombreux projets de port méthanier pour accueillir les inévitables importations de gaz liquéfié qui avait court à l'époque), prévision de pénurie hydraulique des réservoirs d'Hydro.
    Personne à l'époque n'a vu venir la crise économique de 2008 et la baisse de la demande qui en découlerait. Personne non plus n'a vu venir la production massive de gaz de schiste qui noierait le marché nord-américain, transformant même les projets d'importation et projet d'exportation! Et les modèles climatiques actuels prévoient maintenant, réchauffement global oblige, une augmentation des précipitations au Québec, assurant une hydraulicité plus que suffisante pour Hydro.
    Bref, le contexte aujourd'hui est tout autre et à l'époque, une centrale au gaz naturel n'était pas une solution aussi claire et économique au problèmes d'approvisionnement anticipés.
    Je suis plutôt d'avis que si une erreur a été commise, c'est d'avoir passé un contrat de 20 ans avec Trans-Canada Énergie, avec des pénalités aussi salées. Hydro-Québec voulait avoir une police d'assurance, ce que la centrale de Bécancour est, mais on peut se demander pourquoi un contrat d'une aussi longue durée.
    Je crois également qu'il n'y a pas de lien entre le réfection de Gentily II, ses coûts astronomiques et la présence hypothétique de la centrale du Suroit. Si c'était le cas, Hydro pourrait simplement activer la centrale de Trans-Canada (dont la production électrique est comparable à Gentilly) à un coût moindre que celui de la réfection de la centrale nucléaire.
    Je serais curieux de voir une analyse du coût total de possession de la centrale du Suroit dans les circonstances actuelles, comparativement au coût du contrat passé avec Trans-Canada.

  • C'est bien beau le chauffage au gaz naturel, encore faut il qu'il y ait un réseau de distribution, je suis à 5 min du centre ville de Montréal et le gaz ne se rend pas sur ma rue, ou alors l’énorme bombonne dans la cour ?
    pour ce qui est du Suroit et de HQ, c'est certains que efficacité de 55% est misérable, j'ajouterais à ça que le transport de cette électricité ensuite ne se fait pas non plus a 100% d’efficacité , alors le W (à la plug de mur du consommateur) /gC (gramme de Carbone) est probablement plus élevé que la conscience écologique québecoise ne le permettrais (je bitche souvent contre le Qc ,mais la il faut que je lève mon chapeau) une chose que je trouve aberrante , symptomatique et triste a mourir, c'est que nous avons toujours pas de programme d’auto-génération, et les municipalités lèvent le nez sur les petites / moyennes éoliennes résidentielles / solaire

  • Bonjour M. Pineau,
    Vous avez parfaitement le droit de critiquer ma chronique sur la centrale du Suroît, un sujet qui, à en juger les réactions, soulève encore les passions.
    Cela dit, avant de me reprendre sur les faits, il faudrait vérifier les vôtres. Le jour même où la Régie de l'Énergie s'est prononcée sur la pertinence du projet du Suroît, le 5 juillet 2004, le gouvernement du Québec a simultanément repoussé sa décision sur cette centrale thermique au gaz tout en donnant le feu vert à TransCanada Energy pour sa centrale au gaz naturel de Bécancour. Québec se rendait ainsi à une recommandation de la Régie de l'Énergie, qui accréditait la thèse d'Hydro-Québec selon laquelle le Québec avait besoin de se doter d'une marge de manoeuvre en vue d'un éventuel déficit énergétique. Les deux dossiers sont donc liés.
    Par ailleurs, vos prévisions d'une remontée significative du prix du gaz naturel d'ici cinq ou 10 ans sont loin de faire l'unanimité dans l'industrie. Certains experts évoquent plutôt un raffermissement des prix dans 15 ans.
    L'électricité produite au gaz naturel, aussi inefficace que soit ce procédé, est nettement moins coûteuse que celle produite par les parcs éoliens et par les derniers barrages hydroélectriques en construction. Dans une optique de diversification des sources d'approvisionnement et de sécurité énergétique, une centrale que l'on peut allumer ou fermer au besoin (contrairement à une centrale nucléaire) représente un atout, dans un portefeuille de production. Ce qui n'empêche pas, en parallèle, la mise en place de plus grandes mesures d'efficacité énergétique.
    Cordialement,
    Sophie Cousineau

  • "Il serait urgent de les colmater pour cesser de chauffer inutilement l'extérieur... à l'électricité."
    Lors de mes années vécues dans l'ouest du Canada, toutes les maisons que j'ai possédées étaient chauffées au gaz naturel. Je suis d'accord avec vous lorsque vous parlez de l'efficacité surtout pour le chauffe-eau.
    Malgré que nous sommes très dépendants de l'électricité, il est quand même encourageant de voir plus de maisons avec des systèmes de chauffage centraux qui sont plus efficaces. Je possède une maison qui est chauffé par "plinthes" ma factures était plutôt salée, depuis que j'ai fais installer un système central, ma facture a diminué pas à peu près.
    Mais que voulez vous...une dizaine de plinthes électriques revient moins cher à l'entrepreneur qu'un système de chauffage central, qu'il soit électrique ou au gaz. Mais cet entrepreneur va vous vendre la maison au même prix.
    Il ne faut pas s'arrêter au chauffage, plusieurs d'entre nous pourraient aussi revoir leur stratégie d'utilisation d'électricité tel que lumières extérieures, réduire la température la nuit, etc.

  • @P-O Pineau
    Voici un autre son de cloche.
    Les deux projets se déroulaient simultanément. Hydro-Québec avait une alternative en cas d'échec du Suroît.La première annonce publique par Hydro-Québec du projet de la centrale au gaz du Suroît fut en septembre 2001. Lorsqu'elle s'est aperçu que le projet du Suroît devenait improbable, elle a donné le feu vert final au projet de Trans-Canada en juillet 2004 et , quelques mois plus tard, le Suroit fut abandonné définitivement. Hydro-Québec savait depuis plusieurs mois que le Suroît n'irait jamais de l'avant.
    Il aurait été logique et moins coûteux de construire le Suroît au lieu de se lancer dans la folle aventure de Trans-Canada à Bécancour. Hydro-Québec n'a-t-il pas déjà payé 600 millions en pénalité à Trans-Canada ? Si le Suroît n'avait pas eu tant d'embûches et avait été autorisé en 2003 ou 2004, il est logique de croire qu'Hydrio-Québec aurait abandonné le projet insensé de Trans-Canada à Bécancour. Sinon, il faudrait sérieusement se poser des questions sur la compétence des dirigeants d'Hydro-Québec...
    Le Suroît aurait permis à Hydro-Québec d'avoir une centrale au coût de 600 millions et de l'exploiter ,au besoin, en fonction de la demande et du prix du gaz naturel. Hydro-Québec a déjà payé le coût d'une centrale à Trans-Canada...sans obtenir d'infrastructure et même 1 kilowatt d'électricité!
    Si cette lecture est valide, le reste de l'analyse de Sophie Cousineau tient aussi la route. Est-ce que l'éolien à plus de 10 le kW (non rentable économiquement) aurait été développé si le Suroît avait été construit? Il est permis de se poser la question.

    http://www.transcanada.com/3291.html

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