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Le patient n'est pas une boîte

Jean Bottari
 

Jean Bottari

Préposé aux bénéficiaires

J'ai constaté dernièrement que plusieurs Centres de santé et services sociaux (CSSS) ont recours à des firmes externes qui se disent spécialisées en gestion de temps. Elles offrent en retour de plusieurs milliers de dollars par semaine leurs services aux CSSS afin d'améliorer l'efficacité des employés du réseau de la santé, disent-elles.

D'autres établissements implantent et gèrent un logiciel qui comptabilise aussi le nombre de minutes passées avec chaque patient pour chaque intervention. Inspirée de la fameuse méthode Toyota si chère à l'ancien ministre de la Santé, Yves Bolduc, le minutage est-il vraiment applicable lorsque le facteur humain est impliqué?

Un soir, j'accompagne l'une de mes patientes à la salle de bains. La dame âgée de plus de 90 ans, lucide autant sinon plus que moi, elle agrippe sa marchette et me parle tout au long de cette marche qui pour elle est un exploit. La chirurgie à la hanche qu'elle à subie malgré son âge vénérable lui a redonné gout à la vie et lui permet de marcher à nouveau à la suite d'une vilaine chute. Cette gentille dame qui pourrait être votre grand-mère ou votre mère s'exprime d'une voix claire et fière. Elle me dit combien elle est heureuse de pouvoir enfin se déplacer et affiche le sourire d'une personne optimiste qui est impatiente de retrouver son autonomie.

Le trajet nous prend entre quatre et cinq minutes. Je ne sais pas car le temps n'est pas important ici, car pour moi comme pour la plupart des intervenants du réseau de la santé, le patient n'est pas une boite qui prend exactement quatre minutes à sortir du convoyeur sur la chaine de montage. Non, cette dame comme tous les autres patients est un être humain qui est en vie et qui a vécu plus de 90 ans et sa mémoire détient une quantité impressionnante de bons et de mauvais souvenirs.

Après quelques minutes, elle actionne la cloche d'appel. Je l'aide à se relever et nous retournons en direction de son lit. Combien de minutes pour ce trajet? Aucune idée et honnêtement je m'en contrefiche. Ce n'est pas important pour moi et encore moins pour elle. Elle s'assoit sur son lit, je lui enlace les épaules d'un bras et prends ses jambes avec l'autre. Avant même qu'elle ne s'en rende compte, elle est couchée dans son lit. Seule la petite veilleuse est allumée.

Il y a juste assez de lumière pour que j'aperçoive la peine dans ses yeux. Avez-vous mal, Madame? Votre hanche vous fait-elle souffrir? Non, je pense à mon fils. Je lui demande pourquoi elle pense soudainement à son garçon. La dame me dit alors que son fils est mort il y a à peine un mois. Il avait près de 70 ans et est décédé soudainement. Elle est triste et ne peut contenir ses larmes. Je tente de la consoler, mais cette mort lui arrache le coeur et elle ne comprend pas pourquoi elle est toujours là et surtout pourquoi son fils est partir avant elle. Nous parlons. Je réussis après maintes tentatives à convaincre ma patiente qu'elle doit dormir, passer une bonne nuit afin d'être en pleine forme pour sa session de physiothérapie du lendemain matin.

Il est donc 23 heures. Je dois quitter dans 30 minutes. Combien de minutes ais-je passées avec cette gentille dame? Dix, quinze ou trente? Minuter une intervention sans considérer les émotions et la vie? Ce n'est tout simplement pas humain et digne de notre société.

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Commentaires (4)

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  • Je suis d'accord avec cgm48 lorsqu'il dit qu'on peut très bien maximiser les services tout en s'assurant de bien les donner.
    M. Bottari, vous tombez dans la démagogie en affirmant qu'une meilleure gestion du temps serait automatiquement dommageable aux patients.
    Il est important de revoir la façon dont fonctionne notre système de santé. Justement parce qu'il ne donne pas les services qu'on attend de lui malgré une grande part de notre budget provincial.
    Revoir les façons de faire ne signifie pas de traiter les patients comme du bétail. Cela signifie simplement de tenter de réorganiser les tâches pour qu'elles soient faites au meilleur moment possible, par la personne la plus adéquate possible. J'ai travaillé dans une urgence près de 10 ans et je peux affirmer que ce n'est pas le cas actuellement.
    Je crois même que les patients sortiront satisfaits d'un tel processus s'il est bien mené.

  • @ Charles-Gilles Massé,
    Monsieur Massé, Deux préposés pour 42 patients. PERSONNE n'attends plus de CINQ minutes afin de recevoir nos services...humains et empreints de compassion. Savez-vous au moins de quoi vous parlez lorsque vous dites que le fait de minuter nos interventions fera en sorte de justifier le nombre de personnes requises ou êtes-vous comme la plupart des cadres du réseau qui ne savent pas ce qui se passe vraiment sur le térrain? En passant Monsieur Massé, lorsque vous me demandez si d'autres patients attendaient dans la douleur ou en retenant leurs envies d'aller à la toilette, sachez que nous sommes une équipe de travail composée d'infirmières, infirmières auxiliaires et de préposés qui S'ENTRAIDENT. Si je suis trop occupé pour répondre à d'autres patients je demande l'aide de l'une de ces personnes. Je vous remercie d'avoir écrit votre texte qui me donne l'opportunité d'élaborer sur le sujet.
    Jean Bottari
    auteur du texte ci-haut

  • Monsieur Massé, il n'y a pas suffisamment de personnel pour donner les soins vraiment adéquats, qui incluent un peu de jasette, aux personnes qui en ont besoin, âgées ou pas. Les organismes qui se veulent compétents pour tout minuter oublient sans vergogne que ce sont des êtres vivants et fragiles qui ont besoin de soins, pas des plantes en pots. En fait, j'offre sûrement une meilleure oreille à ma plante en pot que les minuteurs de ce monde permettraient. Même chose quand il s'agit de brosser le pelage de mes animaux, de m'assurer que leurs oreilles sont propres, qu'ils n'ont pas trop mauvaise haleine, qu'ils ont bien fait leurs besoins et n'ont donc rien de bloqué. On doit bien la même chose aux personnes qui nécessitent des soins, quel que soit leur âge.
    Josette Lincourt

  • On peut très bien minuter et prendre tout le temps nécessaire quand même. Justement, en comptabilisant le temps pris pour bien prendre soin des patients, on obtiendrait des données réalistes sur les différents aspects du travail. Ceci permettrait de justifier le nombre de personnes requise pour faire un travail de qualité.
    D'avoir pris le temps de réconforter cette dame est tout à votre honneur. Il est regrettable, cependant, que vous semblez en avoir perdu la notion du temps. Savez-vous si pendant que vous jasiez avec cette patiente d'autres attendaient en douleur ou en retenant leurs envies d'aller à la toilette?
    Charles-Gilles Massé

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