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La dépression: au-delà du débat épistémologique, une souffrance bien réelle.

Étienne Boudou-Laforce
 

Étienne Boudou-Laforce

Étudiant à la maîtrise en service social et intervenant en santé mentale

Le 15 novembre dernier, le psychologue Jean-Philippe Vaillancourt réagissait à un publicité du gouvernement du Québec qui avait pour but d'informer la population que la dépression est une vraie maladie. Dans sa lettre publiée dans Le Devoir, La dépression, une «vraie» maladie?, il dénonçait le recourt parfois malhabile voir abusif de l'expression «maladie», mais surtout il remettait en question le fait qu'on puisse inclure la dépression dans la catégorie des maladies mentales. Si sa démarche était sensée, elle laissait malheureusement sous-entendre de navrants préjugés sur les personnes ayant une dépression. En effet, il est difficile de s'adonner à des réflexions épistémologiques, ces dernières tendant à soutenir que la dépression n'est pas une maladie au sens strict, sans insinuer que les gens dépressifs souffrent d'une incapacité à s'adapter, et qu'ils sont quelque part «responsable» de leur condition.

Il est vrai que l'on abuse du terme dépression, burn-out et consorts, que l'on prescrit des antidépresseurs pour parfois pas grand-chose, qu'il y a surdiagnostic de la dépression majeure, mais est-ce une raison pour ne pas tenir compte de la souffrance vécue et bien réelle des personnes atteintes de dépression? Pendant que M. Vaillancourt avance que la «dépression ne peut être considérée comme une maladie que par analogie», n'oublions pas que plusieurs de nos concitoyens sont en proie à ce «mal de l'âme», certains même en meurent. Lancer des questionnements tels: «Est-ce vraiment une maladie? N'est-elle pas le résultat d'une tristesse profonde dont la personne n'arrive pas à se dégager [...] Ne serait-ce pas qu'un simple passage à vide?», c'est faire peu de cas de leur bouleversement intérieur et cela donne une forte importance aux facteurs individuels d'une personne en délaissant les facteurs contextuels et environnementaux de celle-ci.

M. Vaillancourt évoque que si la dépression était réellement un fait scientifique vérifiable, «nous disposerions de moyens objectifs pour détecter les irrégularités des neurotransmetteurs que l'on croit impliqués dans la dépression.» À cela, je réponds: doit-on vraiment chercher à tout objectiver pour rendre compte d'une réalité clinique, et plus encore d'une réalité encrée dans l'énigmatique cerveau? Les symptômes (diminution marquée de l'intérêt, perte ou gain de poids significatif, agitation ou ralentissement psychomoteur, etc.) de la personne ne sont-ils pas suffisants? Quand comprendrons-nous qu'il est délicat d'aspirer à être maître de notre cerveau et vouloir tout expliquer par les balbutiements de ce dernier? La nature humaine, il va sans dire, est éminemment plus complexe. La dépression doit être approchée de manière multifactorielle et ne peut se résumer à un dérèglement de la sérotonine dans telle ou telle partie du cortex. Si la communauté scientifique et civile en venait un jour à considérer pareille chose, j'en serais abasourdi et grandement peiné pour l'humanité.

Par ailleurs, plutôt que la dépression, pourquoi M. Vaillancourt n'a pas remis en cause d'autres diagnostics psychiatriques, amplement plus douteux, par exemple celui d'hypersexualité annoncée pour le prochain Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM-5.

Il m'apparaît important de reconnaître l'existence de la dépression comme maladie, non pas pour donner une étiquette aux personnes, non pas pour «inventer» des diagnostics, mais pour reconnaître la souffrance psychologique objective et subjective indéniable de milliers d'hommes et de femmes. En terminant, je tiens à préciser que l'idée de questionner les fondements de la dépression n'est pas veine en soi, bien au contraire, mais plutôt que de tendre à se tourner vers l'individu et son cerveau, il advient peut-être d'orienter notre réflexion plus globalement, vers la société par exemple, où la dépression pourrait être considérée comme le «mal-être du 21e siècle».

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Commentaires (3)

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  • (suite)
    Le dernier point qui me dérange est que vous critiquez les positions de ce psychologue (que je ne défendrai pas), mais que vous n'avez pas de réels arguments pour justifier votre point de vue. Vous utilisez des techniques rhétoriques, vous invoquez des idées métaphysiques, mais je n'y vois rien de concret. En lisant votre texte, j'ai l'impression qu'il n'est qu'un exutoire à vos états d'âme. Je ne dis pas que vous n'avez pas le droit d'exprimer vos émotions, mais alors ne croyez-vous pas qu'il serait préférable de présenter le contexte clairement? Parce que j'ai bien peur que votre texte, dans sa forme actuel, ait l'effet inverse de celui que vous semblez rechercher.

  • Pour moi, une maladie reste avant tout causée par un agent extérieur. Une maladie, c'est quelque chose qu'on attrape. En ce sens, et à moins de découverte médicale venant montrer qu'elle est effectivement due à un agent extérieur, la dépression n'est pas une maladie.

    J'imagine que je suis très mal placé pour critiquer les personnes souffrant de dépression. Ou peut-être est-ce le contraire. Par contre, je crois avoir le droit de critiquer votre texte.

    Un premier point qui me dérange est que j'y ressens (peut-être incorrectement) une volonté de considérer les personnes souffrant de dépression comme des victimes. Je ne suis pas d'accord. La dépression vient de nous. C'est qui nous sommes. C'est à nous de le comprendre, de l'accepter et de prendre les mesures pour vivre avec et ne pas y sombrer. Jouer les autruches et croire que quelqu'un ou quelque chose d'autre est la cause ou la réponse à la dépression n'est pas une solution. Je ne dis pas qu'il est justifié de mépriser les gens dépressifs, mais on ne doit pas non plus les prendre en pitié. Une personne qui souffre de dépression n'a pas, en plus, besoin de faire face à de la condescendance.

    Un deuxième point qui me dérange est l'arrogance qui semble se dégager de vos propos. Vous éprouveriez une grande peine pour l'humanité si la communauté scientifique ne se rangeait derrière ce que vous considérez comme vrai? Mon Dieu! Mais c'est toute l'humanité qui vous remercie pour vos lumières et pour votre si grande empathie! OK. Je suis brutal. J'espère que vous me pardonnerez. Cependant, je crois qu'il est préférable à la fois de faire preuve d'humilité et de réalisme. Il faut laisser la science aux scientifiques et il faut accepter la réalité, même si elle ne nous plaît pas.

    ...

  • Je comprends vos réserves, M. Boudou-Laforce, et je dois dire que malheureusement le psychologue Jean-Philippe Vaillancourt n'est probablement pas désintéressé dans son traitement du sujet de la dépression.
    C'est le retour du vieux débat entre psychiatres, des médecins qui peuvent prescrire, et psychologues, qui utilisent généralement (ces temps-ci) la psychothérapie cognitivo-comportementale qui vise à agir sur les comportements et les perceptions du patient.
    Chacun de ces clan revendique le "fonds de commerce" qu'est la dépression. C'est malheureux, surtout lorsqu'on se rend compte que la médication ET la thérapie sont généralement nécessaires.
    La thérapie cognitivo-comportementale à la David D. Burns flirte avec le charlatanisme lorsqu'elle prétend "guérir" les gens atteints de dépression: quand le stress chronique a fait son œuvre et que le corps ne répond plus, que se lever est presque impossible, que, contrairement à la croyance populaire, on ne se complait pas dans la tristesse, mais qu'on est assailli malgré soi par des pensées sombres, ça prend un "boost" physiologique que seuls les médicaments peuvent donner.
    Les thérapies à la "Feeling good" sont surtout utiles pour prévenir la dépression (mais pour ce faire, encore faut-il que le patient soit en mesure de constater qu'il est à risque!) ainsi que pour remonter la pente, mais seulement à partir du moment où l'on arrive à faire les premiers pas (se lever, se laver, manger).
    Quant aux marqueurs physiologiques dont M. Vaillancourt fait la condition sine qua non pour pouvoir dire qu'il y a maladie mentale, la médecine est peut-être en voie de les découvrir (tests de salive)
    La dynamique corps-esprit est complexe et on se rend de mieux en mieux compte qu'il est difficile de séparer les deux, et que lorsque l'un s'effondre, l'autre suit d'une façon très concrète et qui n'a rien à voir avec une simple "humeur" ou une "vue de l'esprit". Sonia Lupien le démontre assez bien dans "Par amour du stress".

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