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Histoire de pêche

Myriam Caron
 

Myriam Caron

cinéaste, auteure et journaliste

Quand j'étais petite, mon père nous embarquait c'est le cas de le dire, dans son petit bateau pour aller à la pêche.

Morue, bourgot, crapotte de mer, maquereau, plie et flétan. Tous les matins possibles, nous partions au lever du soleil, sur une mer d'huile. Il nous amenait au large de l'île Grosse Boule. Là, mes yeux se perdaient dans l'onde. Les rayons du soleil fendaient l'eau. Ça brillait comme des étoiles. Me père jetait le jigger. 400 pieds de ligne. Un gros hameçon au bout. Quinze secondes à peine au fond et il relevait déjà une prise. J'attendais, la joue accotée sur ma bouée rouge de flottaison délavée. Je guettais une tache blanche. Le ventre d'une morue. Elle remontait des profondeurs. Le blanc virait au jade. Elle semblait toujours immense avant de se retrouver au-dessus de la poubelle verte qui servait de dévidoir. Avec son couteau à filet, mon père les éviscérait aussitôt. Les goélands s'agitaient dans le ciel multicolore. Le soleil se levait rouge avant de tourner orange feu. Il lançait toujours les têtes et les tripes aux oiseaux. Une cacophonie mêlée d'une odeur de mer et d'huile de moteur 2 temps. Mes genoux devenaient tout détrempés à force de remonter les dizaines de poissons. On mettait des gans en caoutchouc pour bien tenir la ligne. Quand la poubelle verte débordait, on rentrait à la maison, sans oublier d'aller relever une cage à bourgots. Ça, c'est le plus beau souvenir de mon enfance. Attendre impatiemment de découvrir ce qui se trouverait dans la cage. Parfois, il y avait des ophiures, une sorte d'étoile de mer dont les pattes cassaient aussitôt qu'on les manipulait. J'aimais jouer avec des oursins verts, voir les épines bouger sur ma main gelée. On a déjà relevé la cage avec deux loups de mer. Papa devait les sortir de là sans se faire mordre. Une mâchoire remplie de dents. J'avais peur. Arrivé à la maison, c'était les corvées de fish & chip pour l'hiver ou les cannages de bourgots dans l'eau de mer ou le vinaigre. La mer était notre garde-manger. On avait droit à la pêche. Comme dans tous les pays du monde.

Les aînés d'ici racontent qu'on jetait le crabe autrefois, prétextant que ce n'était pas mangeable. Aujourd'hui, c'est une denrée de riche. Comprends toujours pas pourquoi on n'a pas le droit à un prix local. Un petit pot de bourgots coûte les yeux de la tête et la morue, il paraît qu'il ne faut pas en acheter pour préserver l'espèce qui est en déclin depuis mes 15 ans.

Aujourd'hui, plus de vingt ans ont passé. J'ai racheté le bateau de mon père et j'aimerais voir les yeux de mon fils relever une cage à bourgots. La loi me l'interdit. Voudrait bien pêcher une morue... j'en ai eu deux en huit ans. Ce n'est pas comme avant. J'aimerais bien lui montrer une baleine, c'est rendu rare par chez nous. Les médias parlent abondamment du déclin de nos ressources maritimes et des fonds marins. Moi qui me perds les yeux dans la mer, je peux constater que le garde-manger est vide. Je pensais que le chalutage était interdit partout. J'ai tourné en rond dans mon lit après avoir écouté l'Émission Enquête cette semaine. Harper ne doit pas aimer le poisson. Il ne doit pas pêcher non plus. Il doit haïr la mer. C'est vrai que la protection de la mer est une illusion. Comme les égouts qui se jettent encore dedans à quelques kilomètres de chez moi. Viens fiston, on va aller voir les étrons flotter.

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Commentaires (4)

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  • "On mettait des gans "
    petite faute de français ici.....

  • .
    On aimerait tous réussir à passer un de nos souvenirs/expériences d'enfance à nos enfants.
    Notre société a évolué rapidement au cours des 30 dernières années de sorte que plusieurs d'entre nous ont perdu les repères de leur jeunesse ... ce qui était possible pour nos aïeux, nos grands-pères et nos pères est souvent devenu impossible en 2012 et votre texte l'exprime bien.
    C'est ça le défi actuel, .... c'est de trouver une activité que s'incruste dans l'imaginaire de nos enfants ... Une activité qui laisse un souvenir, un sentiment, plus fort que ce que la technologie offre ... qui les raccrochera à la famille et à la beauté de l'enfance lorsque la journée viendra ou ils auront besoin de repère.
    Un beau texte Mme Caron !

  • Accuser Harper d'être responsables de situations qui existent depuis 50 ans, c'est un peu facile.
    Les mêmes problèmes avec la pèche existent partout dans le monde. Au lieu de mettre la faute sur Harper, pourquoi ne pas se questionner sur l'humanité entière?
    L'océan vide à cause de Harper? Le prochain coup, on l'accusera d'avoir exterminé les mammouths.

  • Moi, quand on parle de pêche, je mords!
    J'ai vu aussi ce reportage qui m'a laissé très songeur mais j'aimerais apporter une nuance en ce qui concerne Harper. Il serait bon de préciser que c'est ceux qui ont voter pour Harper qui veulent qu'il en soit ainsi.
    Parler de pêche, c'est ''out''!
    La mode est à la cupidité qui est maintenant considéré comme une qualité recherchée et encouragée. Les choses dont on a pas vraiment besoin, sont maintenant ce qui influence les décisions politiques. La consommation est la nouvelle religion de l'économie!
    Amen le cash!
    C'est pour cette raison qu'ils ont voté Harper non?

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