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L'agglomération des solitudes

Mustapha Amarouche
 

Mustapha Amarouche

S'il y a un mal qui semble se propager plus rapidement que tous les autres, c'est bien la solitude. Elle est souvent là où on l'attend le moins. Il suffit de marcher dans les rues d'une grande ville comme Montréal pour voir à quel point, même dans la foule (et peut être surtout dans la foule), les gens sont seuls.

Ils ne se regardent plus. Dans le bus ou le métro, on reste saisi par l'atmosphère de cohabitation neutre, froide et lointaine qui jure avec la promiscuité des corps. Les gens peuvent rester des heures côte à côte, sans même que leurs yeux se croisent. Dans cette atmosphère étrange de présence-absence, le regard relève de l'agression, au lieu d'être une ouverture, un point de rencontre. Quand une personne cède la place, elle le fait souvent sans parole, juste parce que le prétendant au siège est une clientèle prioritaire. Le don de la place est amputé de toute la charge émotionnelle, de tout le rituel affectif propre aux relations humaines. Puisque c'est un droit, ce n'est plus un don. Le droit dispense de la courtoisie.

On évite de toucher la bulle de l'autre. Seules quelques vieilles personnes, par atavisme paysan peut-être, osent affronter ces yeux où se niche la méfiance, essayent de cultiver une ébauche de discussion qui s'éteint vite comme un feu mal alimenté.

Les personnes âgées souffrent plus que toutes les autres de ce mal du siècle. En cette période de culte de la jeunesse et de la beauté à tout prix, la vieillesse est un naufrage, pour paraphraser un célèbre général. Les vieux ne sont même plus des conteurs d'histoires, la télévision et l'internet leur ont donné le coup de grâce.

Cela n'a pas été toujours ainsi. Un vieux Québécois de souche me disait récemment que, dans les campagnes, les gens se connaissent encore tous et maintiennent des relations beaucoup plus denses que dans les villes. Mais il ajoutait que les jeunes quittent les régions et laissent leurs parents pour les lumières de la ville.

Ce syndrome de la solitude urbaine touche tous les pays. Partout, dans les grandes métropoles, les liens sociaux s'amenuisent.

Les animaux, dans ce domaine, nous donnent des leçons. Ces derniers jours, on pouvait voir les étourneaux se regrouper en nuées sous le ciel de Montréal, comme chaque année à pareille période. Ils partent vers les pays plus chauds pour passer l'hiver. Leur destin est collectif, ils affrontent ensemble les risques du voyage et jouissent ensemble des prés ensoleillés.

Chaque fois que deux fourmis se croisent, elles prennent quelques secondes pour communiquer, tête contre tête, avec une riche gestuelle d'antennes inaccessible à notre entendement. La communication fait la force de cette communauté qui, soit dit en passant, réussit à passer tout le long hiver québécois sous la terre; la socialisation est certainement pour elles une condition essentielle à la survie.

Nous entendions tout l'été les cigales mâles chanter pour les femelles. Quel homme pourrait chanter pendant trois mois pour sa belle?

Les réseaux sociaux se développent dans cette atmosphère de vide relationnel. Facebook et Twitter occupent un terrain désormais vacant. Bizarrement, nous rejetons les amitiés possibles à proximité de chez nous et nous allons quêter l'amitié chez des gens d'autres continents, que nous ne rencontrerons jamais.

Peut être qu'au fond, nous avons juste peur de nouer de vraies relations parce que cela nous engagerait trop. L'incertitude économique, la précarité de l'emploi et la dynamique de compétition effrénée sont certainement pour quelque chose dans cet émiettement continu du corps social en faisant de chacun de nous un lutteur solitaire pour sa propre survie.

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