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La culture de la délation

Jacques Roberge
 

Jacques Roberge

Entrepreneur gestionnaire d'une entreprise spécialisée en taxes à la consommation

Cette semaine, le journal Le Devoir publiait une nouvelle selon laquelle un médecin avait signalé à la SAAQ le nom d'un patient lui ayant avoué qu'il consommait une vingtaine de bières légères par semaine. Le permis de conduire du patient fût suspendu jusqu'à ce que le patient subisse un examen sommaire d'un centre membre de l'Association des centres de réadaptation en dépendance du Québec (ACRD) au coût de 300$. Voilà un bel exemple de la culture de la délation de plus en plus encouragée dans notre société.

En tant que fiscaliste, je suis bien habitué au concept du «renversement du fardeau de la preuve» faisant en sorte que c'est au contribuable de démontrer son innocence au fisc et non à Revenu Québec de faire la preuve de sa culpabilité. Il s'agit évidemment du contraire du concept selon lequel un accusé est présumé innocent jusqu'à preuve, hors de tout doute raisonnable du contraire.

Force est de constater qu'on multiplie de jour en jour les situations où quelqu'un est présumé coupable sans preuve et qu'il en paie le prix. De retirer le permis de conduire d'un individu, malgré l'absence totale de preuves, parce qu'il présente peut-être un risque de conduite en état d'ébriété me semble un abus de pouvoir et une atteinte aux libertés individuelles et à la vie privée. Certains diront évidemment, que c'est pour mieux protéger l'ensemble de la société.

On a développé une culture de la délation qui prend plusieurs formes et qu'on encourage. Il me semble que naguère, la délation, ou «stooler» était un acte vil. En fait, je crois qu'il s'agit d'un péché véniel appelé médisance. De nos jours, ce serait une qualité, sinon un devoir de citoyen.

Les caméras de surveillance, les «photos radar», les enseignes sur les routes incitant les gens à appeler le 911 s'ils voient une personne dont la conduite apparaît dangereuse, sont tous des exemples démontrant que notre vie privée et nos libertés individuelles sont constamment menacées et restreintes.

Ce qui est surprenant c'est le faible niveau de protestation envers de telles mesures, comme si tous acceptaient qu'on réduise leurs droits pour «le bien commun».

Nous sommes, en ce domaine, sur une pente glissante, la culture de la délation étant habituellement l'apanage des dictatures ou du moins des gouvernements qui «savent et décident» où réside le bien commun.

À quand la délation contre ceux qui mangent du «fast food» et risquent donc de coûter davantage en frais de santé? Ou à quand les récompenses encourageant la délation (un pas qu'on a heureusement pas encore franchi) contre les fumeurs de pots «afin de vaincre, une fois pour toutes le "fléau de la drogue"?» À quand l'interdiction de conduire aux consommateurs de Ritalin puisque cela prouve que leur déficit d'attention pourrait être un risque supplémentaire pour tous les autres conducteurs?

Avant qu'on me lapide, je tiens seulement à souligner que nous semblons être sur une pente glissante et qu'il faut demeurer vigilant et protéger nos droits et libertés individuelles.

Il faut aussi, ne jamais oublier la magnifique citation de Martin Niemöller, ce pasteur emprisonné à Dachaü en 1941:

«Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'ai rien dit, je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait personne pour protester.»

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Commentaires (9)

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  • Vous avez absolument raison M. Roberge. Les gens ont tendence à agir par impulsion plutôt que par raison, et dénoncent les autres sans réfléchir à ce qui leur adviendraient à eux s'ils étaient dénoncés par les autres. Ils aiment prétendre n'avoir rien à se reprocher, mais nous avons tous quelques squelettes dans le placard, car personne n'est parfait. On oublie également que la confiance est le ciment qui maintient la société ensemble; on travaille pour les autres parcequ'on a confiance d'être payé en dollars une fois le travail complété, tout comme on à confiance que les professionnels à qui on confie un travail ou des choses confidentiels agieront avec compétence et discrétion, qu'ils soient avocats, psychiatres, médecins ou dentistes. Or, qui peut avoir confiance en un délateur? Et quand à l'idée de déclarer les gens coupables jusqu'à preuve du contraire, qui a déjà été victime des méthodes de gangster de Revenu Québec, ou de l'ARC, et peut prétendre avoir apprécier l'expérience?

  • Il y a un article dans le code d'éthique du Chuq (document qui s'appuie sur une loi provincial) qui précise qu'un intervenant doit à chaque fois préciser le but de son intervention à l'usager.
    Ces gens-là sont experts dans l'art de ne pas respecter leur propre code d'éthique car si le médecin précisait de quoi il retourne exactement avec ces questions et ce que ça peut amener, c'est évident personne n'aurait bu jamais de bière dans la semaine, comme quand la police arrête les gens pour un contrôle, le nombre bu dans la soirée est toujours proche du zéro.
    Les médecins ! Je ne vois pas pourquoi ils étudient la médecine si longtemps parce qu'après ils se dépêchent de changer de métier pour devenir politiciens, administrateurs, mères de famille ou comme ici agent espion pour la police.

  • Je dois mal comprendre votre texte. Vous dites qu'on atteint à vos droits (je dis "vos" car les miens se portent bien) à la liberté et à la vie privée. Soit. Vous dites que la délation c'est méchant. C'est votre opinion. Toutefois, quand vous parlez de mesures qui, potentiellement, sauvent des vies (les photos radar, par exemple) mais briment vos droits, je m'interroge sur votre sens des priorités. Si je vois quelqu'un qui semble conduire en état d'ébriété, je ne vais pas poser un geste de délation en appelant le 911. Je vais probablement sauver une ou des vies humaines.
    Comme j'ai peine à croire qu'un adulte responsable puisse penser que le droit à la vie privée vaut plus que le droit à la vie tout court, j'ai probablement mal saisi votre texte. En attendant, je reste perplexe.

  • Si je croise une automobile qui roule en sens inverse sur l'autoroute, je vais communiquer avec les policiers pour qu'ils évitent un accident qui pourrait facilement tuer des familles au complet.
    Selon vos propos, vous n'en feriez rien, car il ne faut pas brimer la liberté des automobilistes qui conduisent dans le sens contraire.
    Dans une école, un professeur remarque des bleus suspects sur le corps d'un élève. Le professeur fait un signalement à la DPJ. Selon votre philosophie, cet enseignant est un salaud qui brime la liberté du parent qui bat ses enfants.
    Pour finir: Si un conducteur dangereux ça ne vous dérange pas, alors pourquoi vous offusquez de ceux qui font de simples délations, sans mettre la vie des autres en danger?
    Vous préférez les criminels de la route aux délateurs?

  • 20 bières légères par semaine? Pas de quoi écrire à sa mère ou à la Maison jean-Lapointe.
    N'y a-t-il pas une confidentialité obligatoire de la part des médecins à l'égard de leurs patients?

  • Des arrestations préventives, des atteintes à la vie privée, des accusations sans preuve...
    Tiens, ça ressemble pas mal à ce que les carrés rouges ont vécu ce printemps, non? Vous ne pensez pas?

  • Il faut distinguer 'délation' (dénoncer ou accuser dans le but de nuire) et 'dénonciation'.
    Dénoncer quelqu'un qui fume un joint tranquille sans nuire à personne c'est de la délation et c'est odieux.
    Dénoncer une personne visiblement pas en état de conduire et qui risque de tuer ou blesser des personnes innocentes c'est, à mon avis, moralement la chose à faire. Négliger de le faire nous rendrait complice par omission de la mort de ces gens et ce serait mille fois plus odieux que la délation du fumeur de joint.
    Charles-Gilles Massé

  • M. Roberge, vous êtes dans le champ!
    Avoir un permis de conduire n'est PAS un droit, c'est un privilège! Si un de mes patients à une consommation d'alcool pouvant affecter sa santé (et la santé ou la vie des autres) il est de mon devoir de le signaler à la SAAQ avant de le retrouver dans sa carcasse d'auto enroulé autour d'un arbre ou en première page du journal après qu'il ait 'ramassé' sur le trottoir (avec son auto) une jeune mère avec sa poussette.
    Je demande une évaluation de la SAAQ pour mes patients déments car ils sont un risque pour eux et les autres au volant de leur auto, on a une responsabilité sociale de le faire aussi pour les patients chez qui on suspecte un problème de consommation. Faut pas être parano en parlant de dictature, c'est juste du gros bon sens de demander une évaluation si on a des doutes.

  • Tout à fait en accord avec vous.
    Effectivement, nous sommes sur une pente très glissante en matière de droits et libertés individuels.
    Mais comme votre citation le démontre si bien, on a beau le dire et le répéter, bien peu de gens semblent en prendre conscience.
    J'ai l'impression de vivre dans une ère où les gens veulent un monde sans aucun risque et pour ce faire exigent la protection totale de l'État, autoroute vers le totalitarisme.

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