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L'esprit de la loi 78 et le fascisme

Renaud Picard
 

Renaud Picard

Doctorant en philosophie

On jure partout qu'associer l'esprit de la loi 78 au fascisme est grossier. C'est, nous dit-on, user d'une mauvaise définition du fascisme. C'est comparer le régime du Parti libéral à des monstruosités idéologiques comme le nazisme.

Mais que sait-on au juste du fascisme? Sous quel principe se targue-t-on de détenir le monopole de la vérité sur sa définition? Sait-on seulement que le fascisme n'a pas toujours été le nazisme? Sait-on aussi que le salut nazi a tout d'abord été le salut du fascisme italien? Sait-on, en somme, que le fascisme a pris des formes multiples dans l'Europe des années trente?

Bien sûr qu'on le sait. L'ignorer serait gênant, voire honteux. Mais alors, pourquoi réduit-on toute association entre l'esprit de la loi 78 et le fascisme à une bête association entre le Parti libéral et le nazisme ? Pourquoi assimile-t-on le salut fasciste à sa seule expression nazie? Sans doute parce que l'on rejette ainsi l'accusation du revers de la main; peut-être aussi parce que l'on catapulte par là la virulence de la critique dans l'univers de l'absurde, voire de l'irrationnel.

Mais sachons-le: le fascisme italien n'a pas été génocidaire, il a même difficilement collaboré avec les autorités nazies lors de la déportation juive. Et pourtant, Mussolini a bel et bien été fasciste: ses partisans le saluaient le bras tendu, en claquant les talons, et ses lois constituaient de sévères charges contre les moyens d'expression démocratiques.

Dans ses formes les plus primaires, le fascisme n'avait donc pas l'ambition du nazisme génocidaire. Il représentait plutôt une attaque politique contre la modernité démocratique, au nom d'un nettoyage idéologique de la nation. Il y avait là un lourd mépris envers tous les projets politiques qui souhaitaient libérer les vieilles nations européennes de leurs structures hiérarchiques. Mais il n'y avait là aucune volonté d'extermination raciale.

Si bien qu'il faut aujourd'hui s'en rappeler: les fascismes italien et espagnol n'ont jamais franchi la frontière qui les séparait du nazisme. Ils n'ont jamais muté le nettoyage idéologique de la nation en un nettoyage racial ou ethnique. C'était peut-être des formes contractées du nazisme, des formes annonciatrices de ses horreurs, mais ce n'était nullement des instigateurs du projet génocidaire. Leurs régimes fonctionnaient au mépris de leurs ennemis politiques; ils ne fonctionnaient pas à l'extermination d'une quelconque race.

C'est pourquoi Camus, en 1951, écrivait dans L'homme révolté: «Toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme». Par cette thèse, Camus ne souhaitait pas banaliser le génocide juif: il rappelait que le nazisme avait été précédé par le mépris du fascisme italien. Il avertissait aussi les futures générations que la réduction du fascisme à ses formes les plus élaborées et les plus tardives nous aveuglent sur ses formes les plus primaires et les plus communes. Le fascisme n'a pas seulement été génocidaire, disait-il, il a tout d'abord été le mépris de ses adversaires politiques.

Or il y a dangereusement de ce mépris dans le Parti libéral. Il y a de ce mépris quand Charest confond les manifestations de casseroles avec des menaces; il y a aussi de ce mépris quand la ministre St-Pierre assimile le carré rouge à la violence; il y a enfin de ce mépris quand le gouvernement se félicite des arrestations préventives à l'endroit de ses adversaires politiques.

Cela ne veut pas dire que le Parti libéral soit devenu fasciste dans son intégralité. Cela veut dire qu'une certaine culture du mépris, que l'on associait jadis au fascisme, s'installe aujourd'hui dans ses rangs. Cela signifie surtout qu'il faut moins s'attaquer aux détails de la loi 78 qu'à l'esprit politique qui l'a fondée.

Pour rejoindre Renaud Picard sur Twitter: @beauvoirp 

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Commentaires (16)

Commenter cet article »

  • Delhornissimo, ne comprenez-vous pas que monsieur Picard tente justement de répondre au raccourci que certains médias ont fait en associant le salut fasciste utilisé par certain-e-s manifestant-e-s avec le nazisme?
    Évidemment, à première vue, le geste choque et laisse perplexe, mais tentons de comprendre ce qui se cache derrière, comme l'a fait monsieur Picard, plutôt que de lâchement discréditer l'auteur de ce texte.
    Revoir la racine historique d'un geste utilisé dès la Rome antique et repris dans divers contextes est une façon d'élargir la vision que nous avons de la crise actuelle et surtout, de mieux comprendre l’ampleur d’un schisme idéologique grandissant. De même, revoir la définition du fascisme permet de nommer les choses pour ce qu'elles sont au lieu de diaboliser un terme parce que largement galvaudé.

  • Une parole de Benito Mussolini trop souvent oubliee: "Le faschisme devrait etre appelle de facon plus appropriee corporatisme parceque c'est la fusion entre l'etat et les corporations"
    Les effets d'un corporatisme auquel on ne met pas de barrieres ou si peu menent a un environnement social faschiste... ce qui est en train de se passer....ne trouvez vous pas bizarre que la proportion espace public/prive est carrement disproportionnee de meme que l'espace du discours public qui est de plus en plus diminue et a de moins en moins d'impact sur le fonctionnement de ce systeme.

  • delhornissimo, on ne peut pas invoquer le point le point Godwin lorsque le sujet traité est le fascisme, pour que ce soit valide, il faut que le nazisme n'ait pas de rapport avec la discussion. On en peut également invoquer le point Godwin pour une dissertation, celle-çi n'est pas une discussion! Le point Godwin, c'est dans la section commentaires qu'on l'atteint, pas dans l'article!!!

  • 2 morceaux de robots pour le message de celine4 @ 8:16:12
    C'en est risible d'entendre les manifestants. Ils se paient du bon temps, se font des amis et trippent mais ne savent pas pourquoi ils sont là et ils répètent ce qu'ils entendent. Ils sont RIDICULES.
    Martin Paquet

  • @claude_lafreniere
    Vous m'accusez d'user de la citation comme preuve à la prémisse fondamentale de mon argumentation, alors que mon texte se propose plutôt comme un commentaire de la citation : il tente d'expliquer pourquoi Camus pense que le mépris prépare ou instaure le fascisme. C'est le but du texte, c'est son intention. C'est pourquoi je parle du fascisme italien : il s'agit de montrer, avec un exemple historique, que le fascisme n'a pas toujours été génocidaire, qu'il a tout d'abord été le mépris de ses adversaires politiques. Ainsi, une véritable critique de mon texte ne chercherait pas à comprendre le raisonnement caché de mon texte, mais tenterait d'expliquer pourquoi le fascisme ne peut être associé au mépris politique.

  • Encore un excellent texte. Le facisme, c'est d'abord Franco et Mussolinni. On l'oublie facilement et on tombe souvent avec Adolf et ses amis. Même le B'nai Brith s'offusque, parce qu'il croit qu'on banalise le génocide.
    Personellement, je vois beaucoup de facisme à Ottawa. Ce mépris qu'a Stephen Harper pour toute contestation de sa toute puissance. Cette volonté de museler les ennemis du régime. Cette volonté de façonner un "new Canada", basée sur une identitée anglo-saxonne: Tim Hortons, Hockey, Drapeau, Reine, 1812, le GG, la police et l'armée. De purger le gouvernement des gauchistes, des dépenses excessives, des séparatistes, des méchants "zimmigrés", des cocos, des gays, des arabes, des droits des femmes ...
    Je vois aussi du mépris dans les média, Martineau, Facal, le JDM et Québécor en entier. Le mépris des dépenses gouvernementales, des plus démunis. Un mépris basé sur une incompréhension, une volonté crasse de ne pas vouloir comprendre pour asseoir un pouvoir.
    Je vois le corporatisme d'une génération sur le déclin, qui défend ses prérogatives sur une génération qui devra la supporter. Une génération égoiste qui voit son déclin et qui tente tout pour l'empêcher. Un peu comme saturne dévorant ses enfants ...
    Je vois un état de plus en plus policier. Je vois des dérives populistes, une crainte de l'élitisme. J'ai instantément l'image de l'interview de Martineau et du jeune de la Classe... Ou de l'entrevue sur SunTV avec Margie Gillis. De Jean Charest qui méprise Céline Galipeau. Du sort réservé à Pierre Paradis, depuis 2003...
    Je ne serais pas étonné que l'on brule des livres, des peintures, qu'on démolisse des statues d'ici peu.

  • delhornissimo: Alors donc que M. Picard s'éforce de montrer dans un texte limpide qu'il ne faut pas toujours tombé dans le nazisme quand il sagit parler de fashisme vous l'acusé de parlé de nazisme de façon gratuit... avez-vous compris le propos?
    De plus, avec toutes c'est commantaire sur le salut fashisme dans les rue il me semble important que quelqu'un nous rapelle ça signification d'origine.
    Je suis d'ailleurs plus que d'accord que le mépris de ses adverses politiques est une atitude fashisante. M. Chrest t'ente présentement de stigmatisé ses adversaire politique à des gens dangeureux avec lesqu'elle il ne faudrait pas négocier sous piene de cèdér a leur menace. Plus grave encore il tente de nous convaincre qu'il est responssable de brimer leur droit constitutionel.
    Le message est claire, les carrées rouges sont une minorité qu'il faut mater sans retenue car "ils s'attaquent aux Québec". Messieurs qui douté, comment faites-vous pour voir ici l'appelle d'un démocrate qui n'a rien à voir avec le fashisme?

  • @delhornissimo C'est la première fois que je vois quelqu'un se planter en évoquant la loi de Godwin à tort. Avez-vous seulement lu le texte que vous commentez? Le contexte de la discussion semble vous avoir échappé. Le contenu aussi. Bref...

  • Ce n'est même à discuter. L'étroite collaboration entre les banques, les multinationales et les gouvernements, qui ensemble nous exploitent pour le bien du moins que 1% et créent un système légal de contrôle jumelé avec de la propagande médiatique, constitue une forme de fascisme. Bravo à Camus pour son constat toujours actuel, il s'agit bien entendu d'un homme de grand génie, mais c'est impossible de réveiller des gens qui font semblant de dormir.

  • @Claude LaFrenière:
    "Bref:
    Prémisse majeure: Mépris=fascisme + preuve: citation d'Albert Camus
    Prémisse mineure: or avec la Loi 78 le PLQ fait preuve de mépris
    Conclusion: donc le PLQ est (partiellement) fasciste
    Pas fort comme raisonnement."
    Vous prenez tout hors contexte. La citations de Camus n'est pas présentée comme une "preuve". On n'est pas ici dans une démonstration scientifique mais dans un texte d'opinion qui justifie à même son propos l’ambiguïté du fascisme. C'est un fait toutefois que les minorités culturelles sont souvent "écrasées" par la force d'un gouvernement fasciste. Si cela n'est pas du mépris alors dites moi de quoi il s'agit.
    La loi 78 est une loi qui marginalise et brime les droits des opposant au gouvernement actuel ainsi que des groupes syndicaux. C'est également du mépris. Lorsque l'on constate 500 policiers qui patrouillent les rue de Montréal et arrête n'importe qui ayant un carré rouge, alors on a une polarisation policière du mépris légalisé. C'est qui peut très bien être qualifié de fascisme.

  • Sérieusement, vous pensez que votre reflexion sur le fascisme se fait au niveau de la rue soir apres soir. Vous vivez vraiment sur une autre planete. Descendez dans la vraie rue et demandez qui est Camus ou Mussolini. On va probablement vous répondre qu'ils sont des amis de Jean Charest. La majorité des manifestants interviewés soir apres soir par des journalistes ne sont meme pas capables de verbaliser pourquoi ils manifestent.

  • Très pertinent M. Picard !

  • M. Lafrenière, heureux de vous revoir!
    Le fascisme n'est pas un objet empirique aisément définissable, comme une voiture ou une banane.
    La seule façon qu'on a d'en parler, c'est de se salir les mains et d'offrir une définition par concepts, en faisant appel à notre culture humaniste. M. Picard répond très bien au cliché en vogue selon lequel les étudiants sont des imbéciles qui ne comprennent rien à l'histoire. Au contraire, ils vous montrent leur sens de la nuance, et c'est ça qui semble vous énerver.

  • Bravo M. Picard!
    Enfin quelqu'un qui met les pendules à l'heure!
    Merci!
    Paul Muad'Dib

  • Renaud Picard, vous avez écrit:
    « Leurs régimes [les régimes fascistes C.L.] fonctionnaient au mépris de leurs ennemis politiques; ils ne fonctionnaient pas à l'extermination d'une quelconque race.
    C'est pourquoi Camus, en 1951, écrivait dans L'homme révolté: «Toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme». »
    Tout ce que vous avez écrit avant cela n'était qu'un préambule pour amener en douce le point principal de votre argumentation à savoir l'affirmation sans preuve que le mépris de l'adversaire est équivalent au fascisme. Pour soutenir la prémisse de votre argumentation vous utilisez une citation d'Albert Camus, le prestige du l'écrivain devant servir de caution à l'équivalence non-prouvée de mépris=fascisme.
    Et c'est à partir de cette prémisse fausse que vous tirez votre conclusion:
    «Cela ne veut pas dire que le Parti libéral soit devenu fasciste dans son intégralité. Cela veut dire qu'une certaine culture du mépris, que l'on associait jadis au fascisme, s'installe aujourd'hui dans ses rangs. Cela signifie surtout qu'il faut moins s'attaquer aux détails de la loi 78 qu'à l'esprit politique qui l'a fondée.»
    Ce qui revient à dire que le Parti Libéral du Québec est partiellement fasciste et que ce fascisme "partiel" est l'esprit de la Loi 78.
    Bref:
    Prémisse majeure: Mépris=fascisme + preuve: citation d'Albert Camus
    Prémisse mineure: or avec la Loi 78 le PLQ fait preuve de mépris
    Conclusion: donc le PLQ est (partiellement) fasciste
    Pas fort comme raisonnement.
    Claude LaFrenière

  • Félicitations monsieur Picard, vous venez de vérifier la loi de Godwin et d'atteindre ipso facto le point de Godwin:
    Mike Godwin a énoncé en 1990 la loi de Godwin : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s'approche de 1. »
    Je n'en serais pas très fier si j'étais vous. Je vous laisse vérifier ce qui s'écrit à propos de ceux qui argumentent ainsi.
    Claude Dufour

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