Si je saluais la tournure carnavalesque des manifestations, je précise que le festif, sans faire taire son tintamarre, devrait faire une place au réflectif. On peut reprocher à ces événements leur caractère de mascarade qui ne ferait pas avancer les choses (une conception réduite du changement qui ne proviendrait que du politique), mais la spontanéité inventive et la création de situations éphémères, de même que l'esprit de folie des rassemblements sont, à mon sens, un remède des plus bénéfiques à la tension ambiante. C'est loin d'être aussi bénin et inoffensif qu'on le croit.
En ce moment, les efforts se consacrent à rechercher le fil d'Ariane qui nous sortira du labyrinthe dans lequel nous nous sommes embourbés. Beaucoup s'improvisent Dédale et soufflent à la princesse de Crète mille solutions de sortie, mais rarement abordent-ils ce qu'il adviendra une fois à l'extérieur. Et puis, au détour du parcours sinueux, ce n'est ni le Minotaure que nous rencontrerons ni aucun autre ennemi incarné qu'il faudra vaincre. Dans ces zigzags où nous avançons, c'est un miroir qui s'imposera à notre regard. L'essentiel ne sera pas d'attaquer quelque opposant, mais d'entreprendre une réflexion sur nous-mêmes, une tâche visant à mieux nous connaître et nous comprendre.
Les manifestations, rassemblements et gestes symboliques sont le visage pratique d'une opposition massive. Si un mouvement de protestation ne se contente que d'occuper les artères urbaines, peu importe l'imagination qu'il y met, il n'a aucun avenir, car il ne s'engage pas dans une sérieuse réflexion, d'abord sur lui-même, et ensuite, sur les enjeux abordés, les cibles de ses foudres et le devenir collectif. Plus encore, chacun de nous doit assurer une part de ce que nous devrons penser au terme du conflit.
Chantier
Certes, la crise ne se réglera pas par un long travail d'introspection. Dans l'immédiat, peut-être un geste politique pourra-t-il la réorienter ou provoquer un changement d'attitude. Mais advenant une entente, fruit de négociations honnêtes, il faudra faire le point, puis réfléchir, discuter et expérimenter, arriver à des constats et des propositions, et enfin il faudra construire et remodeler ce qui nous semblera nécessaire de changer. Penser les événements des derniers mois et l'avenir des questions qu'ils ont fait surgir, voilà le travail auquel nous devons nous atteler.
Une réflexion doit nécessairement succéder à la crise. En voici quelques volets aux diverses facettes :
- Éducation : le financement universitaire, la gestion du portefeuille des établissements, l'université québécoise par rapport aux universités étrangères, les questions entourant la marchandisation de l'éducation, notre conception du savoir et sa valeur (les chiffres démontrent que même une grande accessibilité n'encourage pas les jeunes à fréquenter les universités, signe qu'un travail de valorisation de l'éducation reste à faire au Québec), etc.
- Milieux étudiants : les associations étudiantes (leur potentiel, leurs modes de fonctionnement, mais aussi leurs lacunes : dogmatisme, effets de pouvoir, la mobilisation et l'engagement d'une jeunesse qu'on croyait muette, son avenir, etc.
- Société : l'indignation globale et le mépris populaire, le procès public du gouvernement Charest, les attaques au néolibéralisme, l'aspect très québécois du conflit (notre conception de l'État comme levier permettant des changements sociaux d'envergure), etc.
- Politique/philosophique : la désobéissance civile, les stratégies de pouvoir, le politique, la démocratie, l'action citoyenne hors du cirque électoral, etc.
Ce «printemps érable» est-il une effervescence passagère ou est-il vraiment en voie d'être fécond? Il nous appartient de réaliser ses promesses de fertilité.
L'auteur est étudiant en Création littéraire au Cégep du Vieux-Montréal et il entamera sous peu un baccalauréat en philosophie.
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