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Opinion publique et grève étudiante: une note collective de F en «Éducation à la citoyenneté»

Mireille Beaudet
 

Mireille Beaudet

Avocate

Convaincue que l'exposé rationnel des faits, des arguments et des preuves apporte une contribution plus significative que la simple expression d'une opinion, la popularité de l'utilisation du «je» dans le débat public me semble souvent surfaite. L'opinion publique, en ce printemps tumultueux, me laisse cependant tellement incrédule et outrée que ce sont mes convictions qui animent aujourd'hui ma plume.

La citoyenneté est un droit, mais qui doit se mériter afin de conserver son sens et sa valeur.

Être citoyen procure le droit de parole, le droit de vote, le droit de faire sa part dans la gouvernance de l'État, bref, le droit de se forger une opinion et de l'exprimer, jusqu'aux urnes. C'est un droit de première importance, la matrice de tous les autres. Son exercice suppose cependant des devoirs. Le premier est de s'informer, par des efforts personnels de vérification des faits, des sources.

De nombreuses allégations, au coeur des débats publics, sont aisément vérifiables. Cela n'a jamais été aussi facile, alors que les lois, les décisions judiciaires, les politiques, les budgets, les analyses statistiques et les études scientifiques sont souvent, dans leur intégralité, à un clic de la «souris domestique» qui habite la majorité de nos habitations.

L'obligation du citoyen digne de ce nom est de vérifier ce qui est vérifiable. Au-delà, dans les matières qui requièrent une expertise pointue, alors qu'il faut faire une profession de foi à l'égard de l'avis des experts, le citoyen doit s'assurer de la crédibilité du «messager» à qui il accordera confiance.

N'est-ce pas ce que nous exigeons que l'école enseigne à nos enfants ? N'est-ce pas exactement ce que nous affirmons lorsque nous reprochons à nos enfants de prendre pour parole d'Évangile le moindre contenu de Wikipédia et de se contenter de le plagier ensuite, sans discernement ? Comme citoyens, mettons-nous en pratique ce que nous prêchons ?

Au hasard des dernières semaines, j'ai lu et entendu des prises de position véhémentes au sujet de la contestation étudiante. J'ai aussi constaté une ignorance remarquable des faits et des données dont la connaissance devrait constituer le préalable absolu à la formation d'une opinion.

À partir de la distinction factice entre «droits» de scolarité et «frais» de scolarité. Les premiers sont déterminés par le gouvernement du Québec et se chiffrent à 72,26$ /crédit. Une moyenne de 30 crédits par année permet de terminer un baccalauréat en trois ans, d'où le calcul qui conduit à la somme de 2168.80$ par année. Les sites Internet des universités, aisément accessibles au public, précisent ensuite ce qui suit: «À ces droits s'ajoutent d'autres frais exigibles». Les frais institutionnels obligatoires, que les universités ont le loisir d'imposer, sont facturés à des titres divers et s'élèvent souvent à plusieurs centaines de dollars par trimestre. Ils peuvent varier selon les établissements et les programmes; ils sont cependant énumérés sur les pages web des universités.

Pour l'étudiant «moyen», l'addition de ces divers frais au montant des «droits de scolarité» gonfle la facture totale à près de 3 000$ par année, sinon plus. Ce sont les fameux «frais afférents». Ils ont si peu été évoqués et expliqués pendant les 12 dernières semaines que leur rôle dans l'hypothèse qui a été annoncée samedi a mystifié le plus grand nombre, qui se trouvaient fort dépourvus pour comprendre la mécanique au coeur de cette douteuse tentative «de sortie de crise». Il a été si peu dit que ces sommes devaient être ajoutées au 2168.80$ pour bien apprécier le véritable coût des études. Ce qui n'empêchait pas, évidemment, plusieurs commentateurs d'exprimer des opinions bien arrêtées au sujet de la «facture étudiante» et de leur «juste part» !

La référence au «gel» des droits constitue un autre exemple; combien ont repris à leur compte le credo gouvernemental à l'effet qu'il importait de mettre fin au «gel» qui durerait depuis 1968 ? De façon générale, les droits de scolarité sont restés les mêmes au Québec entre 1972 et 1989, à environ 500$ par année; à compter du début des années 90, une série d'augmentations a débuté. Finalement, depuis 2007, les droits ont de nouveau crû, de 1668$, à leur niveau 2012 de 2168$ par année. On peut certainement légitimement arguer qu'au terme des gels et des dégels successifs, le niveau actuel serait trop élevé ou trop bas; c'est cependant faire montre de peu de responsabilité citoyenne que de se trouver content d'ignorer les faits en reprenant à son compte les raccourcis douteux des propagandistes et de fonder sa position sur un gel qui durerait depuis plus de 40 ans.

La référence au «sous-financement des universités», qui revient immanquablement dans les discours comme fondement de la légitimité d'une hausse, constitue une autre démonstration du même phénomène. Il est certain que les universités du Québec souhaitent un financement plus substantiel; il est possible qu'un tel surplus de financement soit souhaitable, voire nécessaire pour atteindre certains objectifs. Cela n'a cependant pas été démontré. Surtout pas quant aux objectifs qu'un apport d'argent supplémentaire permettrait de poursuivre!

La confusion entre la fonction d'enseignement et celle de recherche, particulièrement la recherche subventionnée, est savamment entretenue dans le discours public et permet d'amalgamer, dans le concept de «coût de formation de l'étudiant», des sommes qui sont plutôt consacrées à financer les dépenses engendrées par la recherche subventionnée, souvent au profit des entreprises. Qui dit, sur la place publique, qu'en 2011, parmi les pays de l'OCDE, le Canada se distinguait par l'une des plus faibles contributions globales de l'entreprise privée à la fonction Recherche et Développement (47,8% au Canada, 62,7% en moyenne au sein de l'OCDE), alors que la part des budgets de l'enseignement supérieur consacrée aux activités de R & D est supérieure. Certains, parmi ceux qui s'informent, estiment même que cette disproportion engendre la réduction, voire la fermeture, des structures de R & D dans le secteur privé, comme les laboratoires pharmaceutiques, et le licenciement de chercheurs qualifiés et bien rémunérés. Si cela devait s'avérer, serait-il souhaitable de faire financer par les étudiants les investissements qui permettront à l'entreprise privée d'économiser davantage sur ses frais de recherche ? On peut certainement en débattre. Mais si, et seulement si, on se renseigne avant...

La contestation étudiante a mis en évidence une mobilisation citoyenne sans précédent chez de nombreux jeunes Québécois. Dans notre société, certains ont choisi d'adhérer à un discours réducteur et méprisant qui les traite «d'enfants». Au plan de la responsabilité citoyenne, les «enfants», qui ne semblent pas avoir bénéficié des leçons les plus élémentaires de l'école et se contentent d'ânonner les opinions de quelqu'un d'autre ou de plagier des affirmations sans fondement, sans se soucier de se renseigner, semblent se recruter beaucoup trop largement parmi les adultes... Le statut d'électeur ou de contribuable ne cautionne pas le droit d'affirmer n'importe quoi !

Dès l'école secondaire, un travail scolaire ainsi bâclé vaut un échec à son auteur. À l'université, une sanction disciplinaire s'ajoute souvent, lorsque l'étudiant s'est contenté de s'approprier les sources et les conclusions de quelqu'un d'autre, en les prétendant siennes.

Nous nous devons de faire correctement notre devoir citoyen afin que l'expression de nos opinions soit autre chose qu'une usurpation. Pour l'instant, notre paresse collective, par trop apparente dans ce dossier, nous mérite un beau F dans le cours «Éducation à la citoyenneté».

Avocate, l'auteure a fait carrière dans l'enseignement du droit et la gestion universitaire.

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Commentaires (4)

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  • Mon budget comme étudiante en 2007:
    Une moyenne ANNUEL de 30heures de travail par semaine et des couts annuel des suivants sujets
    30 7 210 10920
    1668 3336 Université
    350 4200 habitation
    50 600 transport
    200 2400 food
    384 Tout le reste
    Il me restait 384$ pour m'habiller
    le mem calcul aujourd'hui avec les augementations:
    30 9.9 297 15444
    2168 4336 Université
    400 4800 habitation
    70 840 transport
    200 2400 food
    3068 Tout le reste
    Et voila les faits 3068$ qui reste pour tout le reste.
    Le débat pourrait-il cesser maintenant!

  • M. Massé, l'argument ad populum est un sophisme qui n'ajoute rien à la validité de la conclusion.
    Je tiens également à dire que le rôle du citoyen ne se limite pas seulement à cocher une case lors des élections. On élit pas des dictateurs. Le gouvernement devrait être à l'écoute du peuple (même les "minorités") et surtout ne devrait pas refuser de débattre une question d'importance primordiale comme l'éducation en renvoyant des arguments à logique fallacieuse pour duper volontairement le peuple en la faveur du gouvernement. Les femmes d'aujourd'hui n'auraient pas le droit de vote si le gouvernement de l'époque s'était comporté de la même façon que le gouvernement du présent.

  • Voilà!
    M. Massé, les étudiants ont manifesté dans la plus grande civilité pendant des semaines. Et c'est probablement parce qu'ils ont été plus civilisés que leurs détracteurs que vous n'avez même pas remarqué qu'ils manifestent depuis des mois. Quand votre interlocuteur vous ignore, cela s'assimile à du mépris. Que 68% des gens soient plus près de leurs sous que de la collectivité, cela ne démontre absolument pas que les étudiants doivent accepter ce verdict populaire. D'ailleurs, je vous invite à soumettre les tarifs d'électricité au verdict populaire juste pour voir ce que cela donnera.
    David Savard

  • Chère madame Beaudet,
    Libre à vous d'évaluer le degré de connaissance du citoyen moyen dans les détails du financement des universités et de lui attribuer la note que vous estimez juste.
    Pour ma part, je n'ai pas d'opinion arrêtée sur l'équité ou non de cette décision gouvernementale. Mais selon l'éducation à la citoyenneté que j'ai reçu, la manière civilisée d'exprimer notre désapprobation ou de changer l'ordre des choses est d'élire d'autres dirigeant qui sauront mieux nous écouter.
    Et lorsque j'apprends que même si les gens ne sont satisfaits qu'à 32% de ce gouvernement, ils approuvent sa position dans le conflit étudiant à 68%, je me dis que je ne suis pas le seul à avoir cette 'opinion'.
    Charles-Gilles Massé

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