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Le monopole de la jeunesse

Caroline Morgan
 

Caroline Morgan

Traductrice et ex-membre de la classe politique

L'une des plus grandes dérives du conflit étudiant est de prétendre que les manifestants et adeptes de l'école buissonnière représentent toute la jeunesse québécoise.

Le commentariat déborde d'élans extravagants, déplorant qu'on «humilie la jeunesse» et qu'on «écrase les étudiants». Pauline Marois, dans un formidable élan de démagogie, parle de «nos enfants», omettant commodément que : 1) ces «enfants» sont des adultes majeurs et vaccinés, et que : 2) la majorité d'entre eux ont refusé de sécher leurs cours. Un petit rappel des faits s'impose ici.

Malgré tous les efforts de mobilisation, la «grève» n'a jamais même atteint la moitié des étudiants. Au moment de la conclusion de l'entente, les deux tiers des étudiants étaient à leurs cours. Les organisations ont beau prétendre que de nombreux étudiants les appuient sans être en «grève», le contraire est aussi vrai : d'autres se retrouvent privés de cours sans l'avoir voulu. Le recours aux injonctions s'est multiplié, les inscriptions dans les universités hors Québec aussi. Les «carrés verts» ont organisé leur première manifestation lundi soir. Tout ça malgré la «formidable» mobilisation des étudiants, facilitée en fait par les vastes moyens financiers et logistiques des centrales syndicales, ainsi que par les mécanismes de vote discutables de nombreuses associations étudiantes et l'intimidation dont sont victimes ceux qui veulent poursuivre leurs cours.

Cessons donc d'attribuer le monopole de la jeunesse aux militants du carré rouge. Un nombre de jeunes plus élevé qu'on ne le croit partage en grande partie le point de vue dit «lucide» qui s'exprime de plus en plus au Québec. Ce constat fera rager les syndicalistes et tous ceux qui voudraient embrigader la jeunesse québécoise dans leur lutte archisocialiste, mais il est bien réel.

Ces jeunes lucides ont d'excellentes raisons de ne pas embarquer dans la machine rouge qui vise bien plus que les droits de scolarité. L'avenir des générations X, Y et celles qui vont suivre est tiraillé entre plusieurs paradoxes. Mentionnons le délabrement des infrastructures de santé, d'éducation et de transport, malgré l'endettement galopant des administrations publiques. La mégalomanie de l'État-providence contre le «greed is good» des financiers. Les sermons des écologistes contre ceux des économistes. La multiplication effrénée des programmes publics contre les dérapages comptables de dirigeants d'entreprises effrontés. Le pouvoir outrancier des centrales syndicales contre la corruption menée par des sociétés privées. L'immobilisme entretenu par les groupuscules de pression contre l'exploitation hasardeuse des ressources naturelles, principalement comme outil de marketing électoral.

Il faudra de grands sacrifices personnels et collectifs pour se sortir collectivement de ce cul-de-sac. De nombreux jeunes le sentent déjà, des boomers aussi. Un conseil : dans ce contexte, ne leur parlez pas de gauche et de droite, de social-démocratie et de néolibéralisme, ni même de production et de répartition de la richesse. La présence aux urnes n'en sera aucunement encouragée. Parlez-leur d'abord d'intégrité, de responsabilisation, de mécanismes de contrôle, de transparence, de prudence. Parlez-leur de solutions concrètes et terre-à-terre, avec leurs avantages et leurs inconvénients. Laissez de côté les grands rêves, et proposez-leur un plan de redressement.

Pendant ce temps, les militants de carnaval qui prétendent incarner la jeunesse hurlent contre les antéchrists à la mode : le Grand Capital, les banques, les entreprises, les médias et les policiers à la solde de la «tyrannie». Au moins, l'antiaméricanisme n'est plus tendance depuis l'élection de Barack Obama, c'est déjà ça de pris. Néanmoins, on constate encore qu'il est plus facile de lutter contre des ennemis chimériques que de remettre en question ses propres croyances.

L'auteure est traductrice, ex-directrice des affaires politiques de la Commission des jeunes de l’ADQ et deux fois candidate aux élections provinciales.

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Commentaires (3)

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  • Une opinion pausée, sans éclats mais articulée. J'aime bien votre propos quant à la nécessité de ne pas tomber dans les extrêmes. Je suis d'opinion qu'on se doit de faire avancer notre société mais faire des petits pas tout le temps finissent par nous amener à destination alors que les courses effrênées provoquent souvent des chûtes et/ou laissent derrière beaucoup de personnes qui ne peuvent suivre ...

  • J'aime bien vos propos. Effectivement, on oublie tous ceux et celles qui ont voté contre la grève, allant même jusqu'à sacrifier des milliers d'étudiants, prêts à retourner en classe. Est-ce cela notre définition de la démocratie? Si oui, je crois que nous avons un sérieux problème, encore bien plus grand que l'infime augmentation des droits de scolarité qui, rappelons-le, est largement compensée par les offres gouvernementales au niveau des prêts et bourses, lesquelles assurent une meilleure accessibilité aux études supérieures! N'oublions pas aussi tous les étudiants qui ont déjà décroché, vu la durée de la grève, et tous les autres qui décrocheront, advenant un retour en classe qui retarde encore, car le rythme d'apprentissage sera ultra rapide... N'oublions surtout pas tous ceux et celles qui furent blessés physiquement et sérieusement, lors des manifestations...
    Est-ce que toutes ces sacrifices en valaient la peine? Personnellement, je crois que non, car il y a des débats mille fois plus importants, comme projets de société: réduire la pauvreté, améliorer les logements sociaux, sécuriser et soigner convenablement les personnes âgées en CHLSD, sécuriser et offrir des services adéquats aux personnes âgées demeurant à domicile, soigner plus rapidement les malades, réduire le nombre d'élèves dans les classes au secondaire, assurer à chaque travailleur-travailleuse de l'industrie un fonds de pension garanti, offrir un salaire minimum garanti, empêcher toute industrie de fermer sauvagement leurs portes ...

  • Vous exprimez bien ce que je crois. Les carrés rouges et les gens de gauche en général n'ont pas le monopole de la vertu. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas en accord avec eux qu'on est contre les principes de la social démocratie. Je pense que c'est surtout sur les moyens à employer pour y parvenir qu'on ne s'entend pas. Arrêtons de penser que les gens plus à droite sont tous des individualistes finis : ce n'est pas le cas.

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