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Vouloir régler le conflit étudiant par «l'argumentum ad populum»

Marie-Christine Bernard
 

Marie-Christine Bernard

Écrivaine et professeure de littérature

L'un des procédés rhétoriques favoris de nos dirigeants par rapport au conflit étudiant est l'appel à la majorité. « La majorité des étudiants du Québec suivent leurs cours », martèle la ministre de l'Éducation. Ceci devrait suffire à convaincre les gens que ces jeunes qui demandent une éducation supérieure accessible à tous ne représentent pas la population. Que la population se fout pas mal d'être moins instruite et plus endettée. Qu'elle est du bord du pouvoir.

Or, ce type d'argument n'est rien d'autre qu'un sophisme: argumentum ad populum. Rappelons-nous du fameux « On est six millions, faut se parler » qui vendait de la bière. Montrez-moi donc, madame Beauchamp, tous ces gens dont vous prétendez être la voix, montrez-nous-les, faites-nous-les entendre. Tous de votre bord, vraiment ?

Si, dans le passé, les porte-étendards des changements sociaux s'étaient laissés arrêter par votre argumentaire, vous ne vaudriez pas grand-chose aujourd'hui.

Voyons voir:

- Les 5 et 6 octobre 1789, 3000 femmes marchent sur Versailles. La France comptait alors environ 26 millions d'habitants. Une poignée de mégères, donc, hurlant pour du pain, qu'on a bien tenté de faire taire en les bourrant de brioche. Pourtant, les 60 millions de Français d'aujourd'hui sont bien fiers de ce mouvement d'indignation qui a mené à la République.

- Entre 1876 et 1918, quelques milliers de femmes britanniques ont milité pour le droit de vote. L'Angleterre comptait 40 millions de personnes. On les a bafouées. Intimidées. Ridiculisées. Au nom du plus grand nombre, oui madame, cette majorité que vous qualifiez de raisonnable.

- En 1918, quelques centaines de milliers de personnes appuyaient Gandhi qui voulait faire de l'Inde, sans violence, un pays indépendant. Est-ce que cette minorité ne représentait pas les 251 780 millions d'Indiens d'alors ? Ceux qui ne faisaient pas la grève de la faim étaient d'accord pour demeurer un peuple soumis, traité en sous-citoyen ?

- En 1944, on comptait entre 300 000 et 500 000 résistants en France occupée. Les 40 millions de Français qui n'étaient pas dans le maquis, ils voulaient rester sous la houlette nazie, vous croyez ?

- En 1963, les États-Unis comptaient 160 millions d'habitants. Le 28 août, 250 000 personnes se réunissaient devant le Capitole pour demander que les Noirs aient les mêmes droits que les Blancs. Est-ce que la majorité silencieuse était vraiment du côté des lyncheurs du Mississippi ?

- En 1964, ici, le rapport Parent débouchera sur la démocratisation de l'éducation, les cégeps, les Universités du Québec. Ce rapport montrait la nécessité, pour le bien commun, d'un enseignement supérieur accessible à tous. Combien de membres comptait cette commission ? Sept. Est-ce que la majorité silencieuse était présente lors des débats ? Non. Est-ce que la majorité silencieuse a profité des retombées du rapport Parent ? Oui.

Voilà pour l'histoire. J'aurais pu continuer.

Maintenant, entre 100 000 et 200 000 étudiants sur environ 500 000 sont en grève et demandent que les droits de scolarité des universités n'augmentent pas, pour assurer l'accessibilité aux études supérieures. Sommes-nous huit millions à vouloir qu'ils se taisent et retournent sur les bancs d'école ? Et ceux qui suivent leurs cours et dont le nombre augmente à coups d'injonctions, sont-ils tous de votre bord, madame ? Vous êtes certaine ?

La démocratie fonctionne ainsi. La majorité silencieuse finit par emboîter le pas de ceux qui, à contre-courant, à contre-confort, à contre-indifférence, portent dans la rue les combats sociaux. La résistance est l'affaire de la minorité qui a le courage de l'endosser.

Lorsque vous savourez votre pouvoir, madame, j'espère que vous vous souvenez de ces gens qu'on a méprisés comme votre gouvernement le fait des étudiants, et dont la lutte vous a conduite où vous êtes.

L'auteure est écrivaine plusieurs fois primée (France-Québec 2009 entre autres) et professeure de littérature au collégial. 

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Commentaires (2)

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  • Jacques Dubuc répond à un prétendu sophisme par un véritable sophisme. Si le gouvernement décidait de diminuer ou d'abolir les droits de scolarité, AUCUN étudiant qui n'approuve pas la grève ne protesterait. Il ne s'agit pas de l'opposition entre ceux qui sont contre et ceux qui sont pour, mais de celle entre ceux qui sont contre et ceux qui ne veulent pas lutter. Dans le cas de Jeff Filion et des pro-vie, il s'agit d'une véritable opposition: la majorité de ceux qui ne manifestent pas pour ces derniers ne les approuve pas.

  • Chère collègue,
    Il est plus facile de voir les erreurs de raisonnements dans les raisonnements des autres que dans les nôtres.
    Il me semble que vous faites vous-même une erreur de raisonnement.
    Vous écrivez : "« La majorité des étudiants du Québec suivent leurs cours », martèle la ministre de l'Éducation. Ceci devrait suffire à convaincre les gens que ces jeunes qui demandent une éducation supérieure accessible à tous ne représentent pas la population. Que la population se fout pas mal d'être moins instruite et plus endettée." Je crois que vous faites là un sophisme de la caricature. J'ai entendu moi aussi la ministre tenir ces propos mais c'était pour rouspetter contre l'emploi par les journalistes de l'expression "les étudiants" pour parler "des étudiants en grève". Rappeler que la majorité des étudiants n'est pas en grève, dans ce contexte est fort à propos. Si toutefois elle a réellement soutenu simpliciter que la majorité étant de son côté, sa position est automatiquement la meilleure, vous avez raison.
    Finalement, si effectivement les luttes des résistants sont souvent très fécondes socialement, ce n'est pas nécessairement le cas. 50,000 personnes ont tenu une manifestation pour supporter Jeff Fillion/Radio X contre le CRTC il y a quelques années, des pro-vie font encore la vigile devant certaines cliniques d'avortement, des pro-vie ont tué des médecins associés à des cliniques d'avortement, de nos jours dans certains pays il y a des manifestations populaires contre les droits des femmes. Voilà pour l'histoire, j'aurais pu continuer. Mais bon, nous serions surement d'accord là-dessus et je ne veux pas caricaturer votre point de vue. J'imagine que la ministre répondrait à vos propos que les mouvements minoritaires qui ont permis à des femmes comme elle d'occuper une position comme la sienne étaient libérateurs tandis que le mouvement actuel ne l'est pas en ce que la majoration des prêts puis des bourses par le gouvernement fait que l'accès à l'enseignement supérieur n'est plus en péril.

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