Ne nous trompons pas, l'enjeu de cette grève n'est plus la hausse des droits de scolarité. L'objectif du gouvernement est de casser le mouvement étudiant et d'utiliser ce conflit comme tremplin pour se faire réélire. On aurait aimé que le gouvernement casse les lobbys qui le contrôlent, ou qu'il casse la corruption, mais il a décidé de casser la paix sociale. Rompre la paix sociale pour courtiser l'électorat. Un tel opportunisme inspire le dégoût.
Comment le gouvernement s'y est-il pris? D'abord en laissant pourrir la situation et en refusant d'amorcer le dialogue. Puis, en laissant entendre que la classe moyenne paie par ses impôts l'accès aux études pour les plus riches, ce qui est aussi faux, comme l'a démontré Michel Girard dans La Presse. Ce sont les plus riches, au Québec, qui financent l'accès aux études supérieures pour la classe moyenne et les plus défavorisés. C'est ce qu'on appelle le partage de la richesse. Mais le gouvernement a choisi de cultiver, dans la population, le mépris de l'éducation supérieure en faisant des étudiants des gâtés, des enfants rois. Comme si vivre avec moins de 20 000$ par année, c'était être riche. Comme si les vrais enfants gâtés du système n'étaient pas le parterre de complets-cravates qui profitent des largesses de ce gouvernement pour s'enrichir.
Le gouvernement a aussi habilement cadré la discussion dans une logique comptable. L'éducation est une dépense et nous n'avons plus les moyens de financer nos universités adéquatement. Une dépense, vraiment, ou un investissement? Chaque diplômé universitaire rapportera à l'état québécois de 300 000 $ à 500 000 $ de plus qu'un non-diplômé, sans compter les retombées économiques et les gains de productivité associés à une main-d'oeuvre formée. Donc, dans une logique purement comptable, les dépenses en éducation sont en fait un investissement beaucoup plus rentable que tous les Plans Nord de ce monde. À terme, la hausse des droits de scolarité rapportera un peu plus de 300 millions. C'est un peu plus que ce que le gouvernement a budgété cette année pour la Centrale nucléaire de Gentilly-II sans pouvoir dire à quoi ces fonds serviraient.
Finalement le gouvernement a judiciarisé le conflit et a choisi de rompre un consensus social vieux de quarante ans qui accorde aux étudiants le droit de négocier collectivement les conditions de leurs études. Le gouvernement a fait entrer les tribunaux, la police et des services de sécurité privés dans nos universités et tenté de forcer les professeurs à enseigner, à se désolidariser de leurs étudiants. L'éducation est un droit. L'université doit rester libre.
Mon père, ma mère, mes deux soeurs et moi appartenons aux deux premières générations de Québécois qui ont pu accéder aux études supérieures. Au sortir de l'université, ma conjointe et moi avons remboursé 40 000$ de dettes, ce qui a retardé pour nous l'achat d'une maison et nos projets de famille. Aujourd'hui je paie des impôts avec fierté pour soutenir notre système d'éducation. Je m'inquiète et je me demande si mes enfants pourront accéder aux études supérieures. Voilà le vrai enjeu de cette grève étudiante. Le gouvernement actuel n'a plus aucune légitimité pour prendre cette décision et c'est pourquoi, à partir de maintenant, vous me trouverez dans la rue avec ceux qui défendent depuis trois mois les droits de mes enfants.
Karel Mayrand est directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki et président du Projet de la réalité climatique. d'Al Gore pour le Canada. Il a publié Une voix pour la Terre (Éditions du Boréal, 2012). Il s'exprime ici à titre personnel et ne représente pas les positions de Réalité climatique Canada et de la Fondation David Suzuki.
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