Crise des médias: un faible pour les vampires

« Au Québec, près de la moitié des employés... (Photo Mark Sommerfeld, Archives Bloomberg)

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« Au Québec, près de la moitié des employés des journaux ont été licenciés depuis 2009, et la même hécatombe s'observe ailleurs », rappelle notre éditorialiste.

Photo Mark Sommerfeld, Archives Bloomberg

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Tous les goûts sont dans la nature. Le gouvernement Trudeau, lui, a un petit faible pour les vampires étrangers.

Les géants Facebook et Google piquent les contenus des médias, puis les saignent de leurs revenus publicitaires. Ils empochent une fortune - au dernier trimestre seulement, Facebook a engrangé un bénéfice net de 6 milliards. Cet argent a transité en Irlande pour atterrir ensuite aux îles Caïman, un paradis fiscal.

Pendant ce temps, les journaux agonisent. Au Québec, près de la moitié de leurs employés ont été licenciés depuis 2009, et la même hécatombe s'observe ailleurs. À cause de la culture de la gratuité, moins de 10 % des Canadiens acceptent de payer pour l'information. Les quotidiens, comme La Presse, dépendent donc plus que jamais de la publicité. Or, ces revenus migrent aujourd'hui vers l'internet, et Facebook et Google contrôlent 80 % du marché.

On résume : moins de publicité, moins de revenus, moins de journalistes, moins d'information. Ce n'est pas bon pour une démocratie. Un exemple parmi tant d'autres : il ne reste plus de journaliste qui couvre à temps plein l'Assemblée législative de la Saskatchewan. Les seuls qui s'en réjouissent sont les politiciens qui veulent recracher leur message sans filtre. Donald Trump l'a bien compris. « Avoir un compte Twitter, disait-il en 2014, c'est comme posséder le New York Times, sans les pertes... »

Que fait la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly ? Pour guérir le patient, elle encourage la maladie. Sa nouvelle Politique culturelle contient un partenariat avec Facebook pour créer un « incubateur d'information numérique » avec l'Université Ryerson, et un autre partenariat avec Google pour sensibiliser au rôle de l'information en démocratie.

La même « logique » guide son entente avec Netflix. Puisque ce géant américain concurrence déloyalement nos diffuseurs, Ottawa le récompense en le dispensant des quotas francophones.

Essayons de décoder ce qui se passe dans la tête de Mme Joly... Oui, semble-t-elle dire, ces géants saignent la culture et l'information, vitales à notre identité et notre démocratie. Mais... mais... c'est de #l'innovation ! Vive le #numérique !

La ministre a travaillé fort pour livrer ce ramassis d'insultes. À l'automne 2015, elle lançait une vaste consultation sur sa politique culturelle. Tout était sur la table, promettait-elle. Mais quand elle a dévoilé le document cet automne, il n'y avait rien pour les quotidiens.

Ou elle n'a pas écouté, ou elle n'a pas compris, ou elle s'en fiche.

Comment expliquer sinon sa réaction cette semaine à la fermeture de 35 journaux, qui a jeté à la rue 300 employés ? « Ce sont des décisions essentiellement cyniques de la part de Postmedia et Torstar et il revient à ces compagnies de les expliquer », a-t-elle dit, en lisant une déclaration.

Ce qui est encore plus cynique, c'est de s'indigner d'un naufrage qu'elle regarde au ralenti depuis deux ans, sans rien faire.

La ministre répète les mêmes slogans creux. Elle promet d'aider les médias locaux et communautaires. Le Canada investit déjà 75 millions par année, se félicite-t-elle. Pour le reste, il faudrait encourager l'innovation au lieu de perpétuer des modèles déficitaires.

Sa cassette est ahurissante.

D'abord, il n'y a pas que les médias communautaires qui en arrachent. La preuve, c'est que son ministère lui-même a commandé une étude interne sur l'impact pour notre démocratie d'une hypothétique fermeture du Toronto Star et du Globe & Mail. Ensuite, l'enveloppe de 75 millions est destinée aux périodiques. Enfin, aucun quotidien ne reste les bras croisés face à la crise, heureux de couler. Tous cherchent un nouveau modèle, mais ils ne combattent pas à armes égales.

D'un côté, des quotidiens investissent dans une information destinée à une communauté restreinte de citoyens. De l'autre, des géants qui ne paient pas pour leur contenu et qui s'adressent au marché publicitaire mondial.

Il ne manque pas de diagnostics ou de solutions. On les trouve dans les rapports du Forum des politiques publiques, du Comité permanent du patrimoine canadien, du groupe Médias d'Info Canada ou encore de la Fédération nationale des communications*.

L'aide aux médias peut faire sourciller. On le reconnaît, il y a une tension à ce qu'un média, qui couvre le gouvernement, réclame son aide. Mais il ne s'agirait pas d'un précédent. Cela existe déjà chez nous - avant même la naissance de la Confédération, les médias recevaient des subventions postales. Et cela existe aussi ailleurs. En fait, le Canada soutient moins ses quotidiens que la France et le Royaume-Uni.

La raison de cette aide est simple. L'information n'est pas une canne de bines. C'est un bien public, essentiel à la liberté politique. Car un peuple n'est pas vraiment libre s'il ignore ce que fait son gouvernement.

Certains resteront peut-être sceptiques. L'information citoyenne prendra le relais, diront-ils - on a vu où cela mène avec les fausses nouvelles. D'autres ajouteront que l'objectivité journalistique n'existe pas. Mieux vaudrait donc que les grands médias soient remplacés par des groupes qui assument leurs partis pris - on a vu aux États-Unis, avec Breitbart News, où le rejet de l'objectivité peut mener.

Les réseaux sociaux comme Facebook sont un tuyau, indifférent face au contenu. Que ce soit une enquête sur la corruption ou une vidéo de raton-laveur, peu importe, tant que cela paye en pub.

Voilà le modèle qui enthousiasme la ministre Joly. Aux contenus, elle préfère les tuyaux. Aux idées, elle préfère les plateformes. Au nationalisme culturel, elle préfère le fétichisme technologique. Grâce à elle, le Canada entre dans l'ère de la fascination pour le vide.




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