Attention, risque de dérapage

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« Une troublante étude du sociologue Paul Eid a démontré qu'avec un CV identique, une personne a plus de chances d'être convoquée en entrevue si elle se nomme Bélanger que Traoré ou Ben Saïd », explique Paul Journet.

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Paul Journet

Éditorialiste

La Presse

Nous examinons aujourd'hui la façon de poser le problème du racisme et de la discrimination. Demain, nous reviendrons sur les solutions.

Il existe bel et bien différentes formes de discrimination contre les Québécois issus de la diversité culturelle. Et le racisme existe aussi au Québec. Notre texte pourrait même venir avec une mise en garde : il est facile de banaliser un problème qu'on ne vivra jamais, étant donné qu'on ne vient pas d'un groupe minoritaire.

Ce problème insidieux requiert donc de l'empathie. Il faut mieux le documenter puis chercher des solutions. Mais cela ne signifie pas qu'une « commission sur le racisme systémique » soit la meilleure façon de le faire. Au contraire, elle compte plusieurs risques de dérapages.

Le simple choix de l'expression « racisme systémique » crée des tensions inutiles.

Le racisme suppose un préjugé défavorable envers un groupe. Un « système », comme le marché de l'emploi, peut-il être raciste ? Pour le démontrer, il faut déterminer le préjugé que ce système entretient explicitement envers un groupe ethnique, puis la discrimination qui en résulte.

L'expression a été popularisée aux États-Unis dans les années 60. Des théoriciens voulaient identifier le racisme érigé en système, de l'esclavagisme aux lois ségrégationnistes. Elle peut s'appliquer au Canada avec la Loi sur les Indiens et les pensionnats autochtones, qui visaient ouvertement à tuer la culture.

Toutefois, il est difficile de prouver la même chose pour l'ensemble des discriminations subies par les immigrants et les minorités visibles au Québec. Certes, leur taux de chômage est plus élevé. Mais est-ce d'abord à cause d'un préjugé raciste qui motive les normes et décisions ? Le racisme existe sans doute. Une troublante étude du sociologue Paul Eid a démontré qu'avec un CV identique, une personne a plus de chances d'être convoquée en entrevue si elle se nomme Bélanger que Traoré ou Ben Saïd.

Mais le racisme est loin d'être la cause du chômage. Il s'explique par une combinaison complexe d'autres facteurs comme la reconnaissance de diplômes, les ratés en francisation, le manque de réseau de contacts ou le corporatisme des ordres professionnels. Par exemple, les vétérinaires d'origine française peinent à décrocher un emploi, sans que cela ne découle d'un racisme anti-français.

Bref, la discrimination systémique est une conséquence mesurable qui provient de ces différentes causes. Mais cette conséquence ne résulte pas d'une intention raciste généralisée. Le racisme n'est qu'une des causes - et peut-être la plus difficile à évaluer.

On pourrait n'y voir qu'un débat technique stérile, mais le choix des mots est important. En entendant « racisme systémique », plusieurs Québécois se diront : notre société n'est pas fondée sur des lois et normes racistes, puis jugeront le reste des critiques exagérées et cesseront d'écouter. L'expression « racisme systémique » risque ainsi de brûler les ponts qu'on veut construire.

On ne nie pas qu'un désaccord raisonnable existe entre les chercheurs au sujet du « racisme systémique ». Certains la défendent tout en précisant qu'il s'agit d'une notion complexe, subtile et difficile à comprendre. Il y a peut-être une raison...

À partir de quand y a-t-il racisme systémique ? Comment le mesure-t-on ? Si l'expression pose problème, ce n'est donc pas que par pudeur ou par crainte de froisser. C'est aussi parce qu'elle est difficile à utiliser de façon pratique.

Alors que faire ? Revenir à la terminologie de la Commission des droits de la personne, qui distingue trois types de discrimination : directe, indirecte et systémique. Et à cela s'ajoute le véritable racisme - en parler de façon distincte permet de lui redonner toute sa gravité.

Historiquement, ce n'est pas en étant gentil que le militantisme a fait des gains. Il sert au contraire à déranger l'ordre établi. L'expression « racisme systémique » a réussi à braquer les projecteurs sur les injustices subies par les minorités. Mais, pour paraphraser le syndicaliste Réjean Parent, il faut savoir redescendre du poteau pour passer de la mobilisation à la recherche de solutions.

Reste donc à trouver le meilleur outil pour identifier les discriminations et les régler. C'est ce que nous essaierons de faire demain.

TROIS TYPES DE DISCRIMINATION

Dans son rapport sur le profilage racial de la police publié en 2011, la Commission des droits de la personne définissait trois types de discrimination : directe, indirecte et systémique. Quand elle utilisait l'expression « racisme systémique », ce n'était qu'en citant la commission ontarienne sur le système de justice tenue en 1995. On cite souvent la définition faite par le Barreau du racisme systémique, mais il s'agit en fait d'une citation de cette même commission ontarienne.

Le plan d'action du gouvernement libéral déposé en 2008 distinguait lui aussi entre la discrimination systémique et le racisme.

>>> Lisez le rapport sur le profilage racial




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