Bob Dylan, Prix Nobel : Oui, il le mérite

« La musique ne sert pas de béquille à... (PHOTO KEVIN WINTER, archives Agence France-Presse / GETTY IMAGES)

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« La musique ne sert pas de béquille à Dylan pour appuyer des strophes chancelantes. Elle décuple le pouvoir évocateur qui existait déjà dans les mots », écrit Paul Journet.

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« Tout (texte) que je ne réussis pas à chanter, c'est un poème », disait Bob Dylan en 1963 dans le livret de Freewheelin'. Et pourtant, les mots qu'il chantait étaient aussi de la poésie. Son oeuvre, immense, mérite le prix Nobel de littérature.

Pour la première fois hier, ce prix a été accordé à un chanteur. Plusieurs, y compris le candidat boudé Salman Rushdie, ont applaudi. D'autres grognassaient toutefois. Une vedette au lieu d'un authentique écrivain ? Cela prouverait que la littérature ne compte plus. Avec le sous-entendu, bien sûr, que celui qui se plaint constitue un des derniers résistants de notre monde d'inculture en chute libre et accélérée dans l'insignifiance. La charge est si prévisible qu'on en bâille.

Deux réserves sont cependant plus sérieuses. La première porte sur la nature de l'oeuvre. Malgré leur indéniable grandeur, les textes de Dylan restent indissociables de la musique. Ils sont faits pour être chantés, et non lus. Or, ce serait oublier que plusieurs dramaturges ont déjà gagné le Nobel. Comme Dylan, leurs mots ont été écrits pour être interprétés sur scène.

Certes, contrairement aux textes des dramaturges, ceux de Dylan sont magnifiés par la musique - personne n'a autant modifié le phrasé, la rythmique et les arrangements de ses chansons pour en changer le sens. Mais la musique ne lui sert pas de béquille pour appuyer des strophes chancelantes. Elle décuple le pouvoir évocateur qui existait déjà dans les mots. Un sourd pourrait aussi le ressentir.

En élargissant la définition de la littérature, le Nobel n'a rien réinventé. Des critiques le font déjà.

Par exemple, Christopher Ricks, spécialiste de la poésie victorienne et ex-président de l'Association of Literary Scholars and Critics, qui a consacré une brique à Dylan, qu'il compare à Keats et à Yeats.

La seconde réserve porte sur l'occasion perdue de faire connaître un écrivain. Cela se comprend très bien. Par exemple, le Nobel de 2015 a permis au grand public de découvrir l'oeuvre troublante et essentielle de Svetlana Alexievitch sur les misères de « l'homme rouge ».  Cette année, des observateurs espéraient la même chose pour le poète syrien Adonis ou l'écrivain kényan Ngugi Wa Thiong'o.

Or, on pourrait renverser le raisonnement. Le Nobel ne vise pas à faire découvrir un artiste ; il en récompense plutôt un qui a fait découvrir de nouvelles possibilités dans son art. Qui a « ouvert de nouvelles voies », comme l'a soutenu hier le comité Nobel.

Dans son livre Chronicles, Dylan raconte que la créativité provient de « l'expérience, l'observation et l'imagination ». On pourrait ajouter l'érudition à cette liste.

Le jeune Dylan cherche à se situer et à s'enraciner au lieu de crier son petit « je ».

Véritable éponge, il écoute tout, lit tout. Il commence avec Odetta, poursuit avec Woody Guthrie puis élargit en puisant dans le blues du delta, le folk de l'après-guerre, les mythes américains, les grands poètes français et anglais, les beats et la Bible. Il imite, se réapproprie puis transforme pour créer de nouvelles formes-fables historiques (John Wesley Harding), fulgurances surréalistes (Ballad of a Thin Man) et visions prophétiques (Desolation Row). Son art n'arrête jamais de renaître.

Il a élargi les critères et élève les attentes pour toute une génération de paroliers. Combien peuvent en dire autant ?

***

Il y a une autre raison de célébrer la nobélisation de Dylan : son oeuvre sert d'antidote à une époque qui cherche trop vite à tout expliquer.

Dans un récent débat sur la poésie, Fabrice Luchini déplorait que nous soyons désormais incapables de lire Rimbaud. Sa poésie serait trop cryptique et équivoque. On veut mettre l'art en boîte, avec le mode d'emploi écrit sur le carton pour savoir quoi en retenir.

Avec Dylan, c'est le contraire. Le barde a toujours refusé qu'on rétrécisse son oeuvre en l'expliquant par sa vie privée. Depuis le début de sa carrière, il torture ses intervieweurs en brouillant sans cesse les pistes.

Comme le disait le personnage qu'il jouait dans le film Masked and Anonymous : « J'ai depuis longtemps arrêté d'essayer de comprendre les choses. »

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