Turquie: le ressac islamiste

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Neuf décennies plus tard, le projet laïc de Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie, se désagrège, soutient notre éditorialiste.

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Paul Journet

Éditorialiste

La Presse

Ce n'est pas seulement l'État de droit qui disparaît en Turquie. C'est le pays lui-même, tel qu'imaginé par son père Mustafa Kemal Atatürk. Neuf décennies plus tard, son projet laïque se désagrège.

Même si la dérive autoritaire du président Erdogan ne peut être réduite à une lutte entre islamistes et laïcs, cela en demeure un aspect important.

L'échec du putsch de l'armée fut un « don de Dieu », a avoué le président. Il l'a utilisé comme prétexte pour compléter son propre coup d'État, en accélérant les purges déjà en cours. Dans les derniers jours, plus de 50 000 avocats, juges, policiers, militaires, journalistes et enseignants ont été arrêtés ou congédiés. La sinistre logique : un opposant est un traître, et il est présumé coupable de l'être.

C'est ainsi que la démocratie turque s'éviscère. Sans la liberté de presse, l'indépendance judiciaire ou la séparation des pouvoirs, il n'en reste que la coquille.

***

La Turquie a été bâtie sur les ruines de l'Empire ottoman et de son califat. Pour le transformer en État-nation laïque, Atatürk a effacé la langue arabe et muselé la religion.

L'élite militaire et judiciaire s'est faite gardienne de ce virage radical.

Comme l'a déjà résumé un général derrière le coup d'État de 1997, le pays résulte du mariage entre l'islam et la démocratie. Son « enfant » est la laïcité. Et quand il est malade, l'armée est le docteur.

Mais on n'arrache pas si facilement une religion, comme le démontre le politologue Shadi Hamad dans son excellent essai Islam Exceptionnalism*. Plus de deux Turcs sur trois affirment que l'islam est « très important » dans leur vie**. C'est aussi vrai pour la famille Erdogan : ses deux filles se sont rendues aux États-Unis pour étudier, au lieu de devoir retirer leur voile comme l'exigeait alors l'université turque.

Différents partis islamistes ont essayé de porter la voix des croyants avant d'être interdits et démantelés. Le dernier, l'AKP d'Erdogan, est le seul à avoir gagné des élections puis conservé le pouvoir.

Après son élection en 2002, il a d'abord été prudent et modéré. C'était à la fois par espoir d'adhérer à l'Union européenne et par crainte d'être renversé.

Erdogan en a profité pour affaiblir l'armée - c'était à la fois une façon de plaire à l'Europe en accroissant les libertés individuelles***, et aussi une façon de châtrer ses rivaux.

Cela a mené à plusieurs affrontements. En 2008, la cour est passée à un vote d'interdire le parti à cause de ses activités anti-laïques.

Erdogan a depuis intensifié son offensive à l'endroit de ces contre-pouvoirs. Aujourd'hui, il a la voie libre.

Après chaque coup d'État, la vague islamiste est revenue et a grossi. Le ressac risque maintenant d'engloutir l'ancienne Turquie.

La tentative de putsch antidémocratique et liberticide de l'armée doit bien sûr être dénoncée - ce qu'on a trop peu fait en Égypte. Mais cela ne rend pas la dérive d'Erdogan plus acceptable. Elle force à se questionner sur la possibilité d'une démocratie libérale dans le monde musulman.

Après le dur lendemain de veille du printemps arabe, la Turquie sombre dans son hiver.La Diyanet, le bras religieux

La lente islamisation turque est pilotée par la Diyanet, sorte de ministère des Affaires religieuses.

Jadis, elle incarnait une étrange laïcité : au lieu de rester neutre face à la religion, l'État la contrôlait pour éviter qu'elle ne contamine la politique.

Ce rôle a été renversé par Erdogan. La Diyanet est désormais sous l'autorité du premier ministre, et elle sert à promouvoir l'islam. Son budget a été quadruplé, rapportait l'année dernière Foreign Affairs.

La Diyanet forme des imams, réinterprète les hadîts (paroles du prophète) et finance des mosquées à l'étranger. Elle concurrence ainsi le wahhabisme beaucoup plus intolérant que l'Arabie saoudite exporte. Ces deux puissances se sont même affrontées pour savoir qui payerait la nouvelle mosquée de La Havane.

La Diyanet contrôle aussi le prêche des 88 000 mosquées du pays. Cela a profité au régime Erdogan. Peu après le coup d'État, les imams exhortaient le peuple à sortir dans la rue.

* Islamic Exceptionalism : How the Struggle over Islam is Reshaping the World de Shadi Hamid, St. Martin's Press, 2016, 306 pages

** Selon un sondage publié en 2012 par le groupe Pew Research

*** Selon l'indice de Freedom House, en Turquie, les libertés individuelles se portaient mieux sous Erdogan en 2015 qu'au milieu des années 90.

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