Ce qui restera de Jutra

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C'était la seule chose à faire. Le gala des Jutra devait changer de nom, et c'est ce que Québec Cinéma a sagement décidé hier.

Cela n'équivaut pas du tout à renier l'oeuvre du réalisateur. La question se posait autrement. Parmi tous les noms, « Jutra » était-il encore le plus approprié pour célébrer notre cinéma ? Bien sûr que non. C'est devenu impossible depuis le témoignage hier dans La Presse+ d'une victime, qui corroborait et détaillait les allégations contenues dans une nouvelle biographie.

Le matin même, Montréal, Québec, Lévis et Candiac annonçaient déjà qu'elles débaptiseraient leurs rues et parcs « Jutra ». Il aurait été préférable de ne pas donner une telle impression de précipitation avant de trancher sur l'histoire. Mais la décision se justifie. Et surtout, elle deviendra inévitable.

***

Nos rues portent les noms de plusieurs personnages infréquentables. Par exemple, Amherst est le père de la guerre bactériologique, et l'épopée de Christophe Colomb compte quelques passages génocidaires. Avec Jutra, s'engage-t-on sur une pente glissante qui mènerait à réécrire notre toponymie ? Non, car son cas est différent.

Ce qu'on reproche à Amherst et les autres est indissociable de leur rôle dans notre histoire. On doit même se souvenir d'eux en partie à cause de cela. C'est le contraire avec Jutra. Si on gardait une rue à son nom, ce serait pour commémorer ses films malgré ses crimes allégués. Pour cela, il faudrait séparer l'un de l'autre. Or, c'est impossible en toponymie. Même si on veut « hommager » les films, c'est le nom du réalisateur qu'on inscrit sur les panneaux.

Trois autres éléments plaident contre Jutra. Il y a d'abord le type de crime allégué.

Bien sûr, un crime ne suffit pas pour effacer un nom. Mais rien ne choque plus que la pédophilie.

Elle crève les yeux et coupe les ailes. C'est un poison qui n'en finit plus de tuer quelqu'un qui commence à peine à vivre.

Ensuite, les victimes vivent encore. On doit aussi penser un peu à ces survivants, qui subissent ces hommages.

Et enfin, il y a le message que la société doit envoyer : rien ne justifie de tolérer ou taire la pédophilie.

Bien sûr, les allégations n'ont jamais été prouvées en cour. Mais la toponymie n'est pas un procès criminel. Elle n'exige pas de preuve hors de tout doute raisonnable.

Tout cela plaide pour le retrait du nom. Et c'est de toute façon inévitable, car des citoyens ne tarderont pas à exiger que leur adresse ou leur parc soit débaptisé. Aucun maire ne se battra pour défendre l'importance de séparer Jutra de son oeuvre.

Ce combat, c'est dans les salles de cours et de cinéma qu'il faudrait le mener. Une oeuvre d'art n'a pas besoin de provenir d'un homme bon pour être méritoire. Ceux qui pensent le contraire devraient sans tarder se mettre à réécrire l'histoire de l'art, en quelques centaines de tomes.

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