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Anticosti et le supplice de la goutte

« L'exploitation prévue à Anticosti durerait environ cinq décennies »,... (Photo tirée du film Anticosti : la chasse au pétrole extrême)

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« L'exploitation prévue à Anticosti durerait environ cinq décennies », rappelle notre éditorialiste.

Photo tirée du film Anticosti : la chasse au pétrole extrême

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Même si Québec participe à une coentreprise avec le privé pour explorer le pétrole et le gaz à Anticosti, le premier ministre Couillard peut tout à fait mettre fin au projet. Mais pas comme il le fait. Pas dans ce désordre.

L'opposition de M. Couillard arrive à la fois trop tard et trop tôt. Cela donne des munitions aux partenaires privés qui préparent leur demande d'indemnisation, bien que le sort d'un tel litige reste incertain.

***

Rappelons d'abord quelques faits. En février 2014, Ressources Québec (une filiale de l'État) forme une coentreprise avec trois sociétés privées (Pétrolia, Corridor Ressources et Maurel & Prom). Le groupe doit explorer le potentiel pétrolier et gazier sur l'île d'Anticosti.

La première étape s'est déroulée en 2014 et 2015. Il s'agissait de carottages pour étudier le sol.

La seconde est prévue pour cet été. On prévoit trois forages avec fracturation hydraulique pour évaluer le pourcentage extractible de pétrole et de gaz, et donc le potentiel commercial. Cette étape, qui pose des risques de contamination de l'eau, requiert un certificat d'autorisation de Québec.

C'est la direction régionale de Sept-Îles du ministère de l'Environnement qui octroie ou refuse cette demande. Avant de trancher, elle rédige une étude. Or, mardi dernier, M. Couillard s'est immiscé dans ce travail encore en cours. « Les fonctionnaires feront ce qu'on leur dira », a-t-il lancé.

Ce qui signifie que même si le certificat était accordé, le premier ministre le bloquerait.

À cause de cette déclaration, l'étude risque de paraître partiale. M. Couillard s'en défend. Selon lui, la décision des scientifiques doit être avalisée par le gouvernement. Mais il y a une autre interprétation : les fonctionnaires doivent rester indépendants. Ce pourrait aussi devenir l'interprétation des trois entreprises si elles demandent à être indemnisés pour rupture de contrat.

***

Trois raisons peuvent justifier de mettre fin à Anticosti.

- L'économie : La rentabilité du gisement reste très incertaine. Elle dépend d'hypothèses invérifiables, comme le prix du pétrole dans les prochaines décennies. Et elle dépend aussi de faits encore inconnus, comme le taux d'extraction du pétrole ou gaz. Pour y voir clair, il faudrait toutefois attendre les résultats des forages prévus cet été.

- L'environnement d'Anticosti : Trois forages avec fracturation hydraulique sont prévus durant l'exploration. C'est ce risque pour l'eau que les scientifiques du ministère évaluent actuellement. Avant de se prononcer à ce sujet, M. Couillard aurait dû attendre, pendant quelques semaines, le dépôt de l'étude. Il aurait ainsi évité que donner l'impression que le travail des scientifiques sera biaisé à cause des commandes de Québec.

- La stratégie énergétique du Québec : C'est le meilleur argument de M. Couillard. Et celui-là, il aurait dû le plaider plus tôt.

L'exploitation prévue à Anticosti durerait environ cinq décennies. C'est sur cette période qu'on amortirait les énormes investissements en infrastructures, estimés à 40 milliards de dollars.

Québec atteindrait son pic de production de pétrole entre 2040 et 2050. Or, selon les cibles de réduction de gaz à effet de serre, les émissions du Québec devraient alors avoir chuté de 80 à 95 % ! Comment réconcilier cette contradiction ? Les péquistes et les caquistes, qui ont passé la semaine à défendre le projet, restent muets.

Même les Albertains, qui veulent hausser à court terme leur production pétrolière, seraient alors depuis longtemps en période de décroissance. Avec Anticosti, le Québec arrive avec quelques décennies de retard dans les énergies fossiles.

M. Couillard aurait pu l'expliquer en campagne électorale, ou peu après son arrivée au pouvoir. L'État et le privé auraient gagné du temps et économisé de l'argent, plutôt que de continuer les travaux et études dans un projet condamné.

Le premier ministre a annoncé directement aux journalistes la fin de l'aventure pétrolière. Et il ne s'est pas encore assis avec ces entreprises qui ont signé de bonne foi un contrat avec l'État. Dans l'attente d'une rupture de contrat, elles continuent leur travail devenu absurde. Il y avait de meilleures façons de tuer le projet que ce supplice de la goutte.

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