On tue les unes

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François Cardinal

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Ceci n'est pas une fausse nouvelle :  les médias sont en crise.

Vous ne le réalisez probablement pas, car jamais vous n'avez eu accès à une telle abondance d'information, de nouvelles, de commentaires.

Mais les médias sont bel et bien en crise financière. Et cela devrait vous inquiéter.

Au-delà de la situation professionnelle des journalistes qui voient leur métier se précariser, au-delà du sort du média que vous tenez entre les mains, c'est l'avenir même de l'industrie qui est préoccupante. L'avenir du quatrième pouvoir.

« Après deux décennies de crise existentielle, le monde de l'information est en péril », prévient Edward Greenspon, auteur d'un rapport percutant sur l'avenir des médias commandé par le gouvernement Trudeau.

La crise financière est telle, à son avis, qu'elle constitue une réelle menace pour la démocratie canadienne. Une menace qui plane sur le journalisme d'enquête, la couverture locale, l'obligation de rendre des comptes des gouvernants, mais aussi sur le ciment social, le sens partagé de la communauté, le bien commun.

C'est gravissime. Et il n'y a rien d'exagéré à l'affirmer, contrairement à ce que vous pourriez spontanément penser.

Chaque fois qu'un quotidien ferme, c'est en effet un contre-pouvoir qui s'efface :  20 quotidiens canadiens sur 120 ont mis la clé dans la porte au cours des cinq dernières années.

Chaque fois qu'il y a une mise à pied dans une salle de rédaction, c'est un chien de garde qui disparaît : pas moins de 1000 postes ont ainsi été perdus, l'année dernière seulement.

Et ce n'est pas la multiplication des blogues et des réseaux sociaux qui compensera. Bien beau, les tribunes personnelles multipliées à l'infini, mais une société n'est pas qu'une addition d'intérêts particuliers, de communautés isolées et de conversations parallèles.

***

Si la menace ne vous inquiète pas outre mesure, prenez le temps de lire le rapport de l'ancien éditeur du Globe and Mail Ed Greenspon (vous en retrouverez un avant-goût à l'écran suivant). Il livre un diagnostic accessible et sans complaisance de l'état des médias d'information au Canada.

Et sa conclusion est accablante : « La longue marche vers le précipice semble s'accélérer en glissade. »

Le problème est ce qu'il appelle la « concentration soudaine et choquante, entre des mains invisibles, des recettes publicitaires sur internet ». Une somme importante qui était jadis distribuée entre les médias au Canada, mais qui prend aujourd'hui le chemin de l'étranger...

Pas compliqué. Jusqu'à tout récemment, le modèle d'affaires des journaux s'appuyait sur deux choses : les revenus générés par les lecteurs (prix en kiosque et petites annonces) et la publicité.

Or aujourd'hui, l'info se trouve gratuitement sur le web. Les petites annonces aussi. Et les fonds publicitaires provenant des entreprises d'ici, des annonceurs et même des gouvernements n'ont pas simplement été transférés vers les sites web canadiens :  ils sont plutôt envoyés directement à la Silicon Valley...

Au cours des derniers mois, la part des publicités numériques accompagnant l'actualité en ligne obtenu par les éditeurs canadiens s'est limitée à un tout petit peu plus de 11 %.

Celle de Google et Facebook ? Plus de 82 %.

***

Le gouffre financier qui en résulte est tel, selon Greenspon, qu'il faut aujourd'hui se demander à quoi ressemblerait un monde sans grands médias. Un monde sans journalistes professionnels, rattachés à des entreprises établies, soucieuses de rigueur d'objectivité et d'équilibre.

Vous trouvez que la question va trop loin ? Pourtant, la ministre Mélanie Joly a récemment commandé une étude confidentielle pour évaluer à quoi ressemblerait le Canada sans ses deux principales entreprises médiatiques, Torstar (Toronto Star) et Postmedia (National Post, Montreal Gazette, etc.).

« Imaginez un instant une collectivité sans informations, lance Greenspon. Comment elle serait déconnectée et dysfonctionnelle ! »

Et quiconque en doute n'a qu'à jeter un oeil au sud. Il n'a qu'à imaginer un monde abandonné aux fantasmes et aux fabrications d'un élu comme Donald Trump, qui mène une guerre ouverte aux contre-pouvoirs.

Ces excès et dérapages montrent avec éloquence l'importance des journalistes qui posent des questions, qui font des vérifications, qui confrontent les gens, qui mènent des enquêtes.

Ils prouvent la nécessité de documenter de manière professionnelle les affaires civiques et politiques. Ils révèlent avec force l'intérêt des vraies nouvelles pour contrer les fausses.

Bref, ils rappellent l'importance d'une presse libre aux reins solides.

***

Que faire, donc ? Comment s'attaquer à la crise avant qu'il ne soit trop tard ?

La question est plus épineuse qu'il n'y paraît. Si Bombardier frôle la faillite, le gouvernement peut lui accorder des garanties de prêts. Si l'industrie de l'auto décline dangereusement, elle peut profiter d'un plan de sauvetage.

Mais les médias ne constituent pas une industrie comme les autres. Ils ne peuvent se placer dans une situation où ils quémandent des subventions gouvernementales. Ils ne peuvent être à la merci de programmes financiers que les élus pourraient éliminer à la suite d'une manchette défavorable. Et soyons honnêtes, ils ne peuvent pas non plus être à la merci d'un financement public qui les garderait artificiellement en vie.

Edward Greenspon propose ainsi un bouquet de solutions qui méritent réflexion. Plusieurs d'entre elles ont leurs limites, mais certaines semblent prometteuses, comme cette aide à la transformation numérique, ciblée et ponctuelle, provenant d'une contribution fiscale de Google et Facebook.

Mais avant même d'entrer dans les détails, avant de mesurer le mérite de telle et telle solution, l'importance est de s'entendre sur deux choses. Peu importe ce qu'on pense des médias traditionnels, ils traversent bel et bien une crise sans précédent. Et cette crise concerne tout le monde, car elle menace la santé démocratique du pays.

Elle menace votre démocratie.




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