Une sensibilité mal placée

Ariane Krol... (Photo Marco Campanozzi, archives La Presse)

Agrandir

Ariane Krol

Photo Marco Campanozzi, archives La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Ignorés dans le débat sur la chasse au phoque, les Inuits ont été frappés de plein fouet par l'interdiction décrétée par l'Europe. Le documentaire Inuk en colère, arrivé en salle vendredi, leur redonne voix au chapitre. Espérons qu'ils soient enfin entendus.

Utiliser toutes les parties de l'animal, ne rien gaspiller : l'approche « du museau à la queue » est revenue à la mode dans les restaurants, mais les Inuits, eux, ne l'ont jamais perdue de vue. Des phoques abattus au Nunavut, rien ne se perd. La viande est partagée dans la communauté, et la vente des peaux aide à mettre de l'essence dans les motoneiges et à affronter le coût de la vie astronomique dans le Nord.

Ce fragile équilibre a malheureusement été détruit au milieu des années 80, après que la Commission européenne eut interdit les produits dérivés du blanchon. Tout le marché de la fourrure de phoque a alors rétréci comme peau de chagrin. Un désastre pour les chasseurs du Nunavut, où les sources de revenus sont limitées. « Ce fut notre Grande Dépression », illustre la cinéaste Alethea Arnaquq-Baril dans son documentaire coproduit par l'Office national du film (ONF). Et l'exception accordée aux produits de la chasse inuite n'est d'aucune utilité, puisque la demande et les prix pour les peaux se sont effondrés avec l'interdiction générale.

Les Inuits ne sont pas les seuls à avoir dénoncé la situation. Les chasseurs du Québec et de Terre-Neuve ont maintes fois réclamé la levée de cet interdit qui les a privés d'un revenu d'appoint important.

Le documentaire de Mme Arnaquq-Baril nous fait cependant réaliser à quel point les Inuits sont les victimes collatérales d'un combat qui ne les concernait pas.

Les images de blanchons qui ont donné le ton au milieu des années 70, et celles des campagnes ultérieures, n'ont pas été tournées au Nunavut, mais « dans le Sud », au Québec et à Terre-Neuve-et-Labrador. L'abattage à grande échelle au gourdin, qui a tant frappé les imaginations, ce n'est pas sur leur territoire, puisqu'eux chassent essentiellement à l'arme à feu. Les piles de carcasses abandonnées sur la banquise non plus, évidemment. Mais les groupes de défense des animaux ne s'embarrassent pas de ces nuances.

Il n'y a qu'à voir comment certains exploitent encore l'image des blanchons dans leurs campagnes, alors que cette chasse a cessé il y a plus de 30 ans. C'est que le « bébé phoque », avec ses grands yeux noirs naturellement larmoyants, émeut les foules et fait recette. Bien plus, hélas, que le sort d'Inuits en proie à l'insécurité alimentaire, qui dépendent de la vente des peaux de phoque pour financer leurs expéditions de chasse et nourrir leur communauté.

Il faut voir la scène du documentaire tournée en mai 2009, lorsqu'une petite délégation du Nunavut s'est rendue à Strasbourg pour sensibiliser les délégués européens. Leurs tracts et leurs costumes traditionnels ne font tellement pas le poids devant les moyens déployés par les militants animaliers !

Accueillis par un immense phoque gonflable, un écran géant et une distribution de blanchons-jouets, les délégués appuieront finalement l'interdiction de la vente des produits du phoque sur tout le territoire de l'Union européenne à 550 voix contre 49.

***

Greenpeace Canada a présenté des excuses publiques aux Inuits en 2014, réitérant son premier mea culpa de 1985. L'organisation, il faut le dire, travaille avec des Inuits dans plusieurs dossiers, notamment contre le forage en Arctique. La réalisatrice d'Inuk en colère exige davantage. Ils doivent réparer leurs torts et faire renverser l'embargo, plaide-t-elle.

De fait, les phoques ne sont aucunement menacés ici.

Pour le phoque du Groenland, dont la population est estimée à 7,4 millions d'individus, Pêches et Océans Canada a établi le quota de chasse durable à 400 000 têtes pour chacune des deux dernières années. Or, moins de 20 % de ce quota a été récolté l'an dernier. En 2015 ? Moins de 10 %.

Les perceptions, toutefois, sont tenaces. On l'a vu encore récemment avec la chanteuse Tanya Tagaq, qui a vu son compte Facebook suspendu après avoir publié la photo d'un ami vêtu d'un magnifique manteau de loup de mer. Le réseau s'est excusé, mais sa réaction épidermique donne une idée de la pente qui reste à remonter.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer