Bannir les symboles religieux ?

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Doit-on interdire le port de signes religieux dans les institutions publiques,
incluant les écoles, les hôpitaux et les garderies ? 

UNE CHARTE INAPPLICABLE

Francine Laplante

Femme d'affaires

La question qui me préoccupe : quelles seront les balises que nous mettrons en place pour appliquer ces multiples interdictions? Deux exemples concrets me viennent à l'esprit : sans même aborder le port du hijab, de la burqa, ni du turban, parlons simplement de la croix. Depuis quelques mois, la croix est un élément tendance, très à la mode. On la retrouve couramment sur des vêtements et en bijoux de toutes sortes; allons-nous renvoyer de l'école le jeune ado qui portera un T-shirt avec une croix dessus? Mon neveu a un tatou de croix dans le cou et elle est très visible; allons-nous l'obliger à porter un col roulé s'il postule un emploi dans la fonction publique? Ça n'aurait aucun sens, ni aucune logique! Il sera impossible de correctement appliquer cette nouvelle charte de valeurs. Et s'ajoute la question du coût de mise en oeuvre et d'application de ses règlements. Combien le contribuable devra-t-il débourser pour le respect d'une charte impossible à appliquer? Le gouvernement a demandé à l'Institut de gériatrie de Montréal de réduire son budget de 2,4 millions de dollars pour la prochaine année... Il est beaucoup plus grave de laisser mourir nos aînés dans la peine, la douleur et la déchéance que de laisser les gens circuler avec une croix dans le cou! 

PAS UNE PRIORITÉ

Michel Kelly-Gagnon

PDG de l'Institut économique de Montréal, il s'exprime à titre personnel.

Je n'éprouve pas une grande sympathie envers certains symboles religieux ostentatoires, surtout lorsque l'on connaît leurs fondements historiques, culturels et même politiques. Par contre, je suis contre l'adoption d'une interdiction législative qui serait décrétée par l'Assemblée nationale. Ce genre de « solution » mur-à-mur n'est pas nécessaire et sera probablement contre-productive. Par contre, l'État québécois, en tant qu'employeur, peut très bien dicter un code vestimentaire à ses employés et, dans bien des cas, il le fait déjà. Une enseignante voulant se présenter topless à son travail ne pourrait vraisemblablement pas le faire à l'intérieur des règles déjà en vigueur. Cette approche décentralisée et contractuelle pourrait faire l'objet de négociations avec les syndicats en place. L'objectif : interdire le port de la burqa (car c'est bien de cela qu'il s'agit si on se dit les choses franchement) pourrait probablement être appliqué sans verser dans le psychodrame national d'un énième « débat de société ». Le Québec a mille et un chats à fouetter. Ce débat-ci n'est pas l'un d'eux.

DES QUÉBÉCOIS IDENTIQUES

Pierre Simard

Professeur à l'ÉNAP à Québec et fellow senior de l'Institut Fraser

Le gouvernement Marois s'apprêterait à imposer aux employés de l'État un code vestimentaire. Décidément, lorsqu'il est question de s'immiscer dans la vie des citoyens, les politiciens ont l'identitaire commode. Dans une société qui se prétend libre et démocratique, le rôle premier de l'État est de protéger nos libertés individuelles et d'assurer notre sécurité. Son rôle n'est pas de s'immiscer dans la vie des individus, et surtout pas d'adopter une soi-disant charte collective qui servira essentiellement à discriminer entre des citoyens aux préférences individuelles différentes. Le port de symboles religieux est une question de choix personnel. Que l'infirmière me recevant à l'urgence porte un crucifix, fusse-t-il tatoué sur son front, n'a guère d'importance; ça la regarde. Ce qui devrait me préoccuper par contre, ce sont ses compétences - et rien d'autre. Je pourrais comprendre que, pour des raisons de sécurité ou de fraude, on puisse discuter de l'obligation pour un individu de s'identifier. Mais de là à vouloir nous imposer une laïcité sans limites, il y a une marge. En réalité, il n'existe nulle part en démocratie un droit ou un privilège permettant aux politiciens de brimer un quelconque groupe au détriment d'un autre. Sauf peut-être dans le p'tit catéchisme électoraliste péquiste où les Québécois ne doivent plus être égaux, mais identiques.

CROISADE CONTREPRODUCTIVE

Jana Havrankova

Médecin endocrinologue

Manifestement, ce gouvernement s'apprête à passer de nombreuses années devant les tribunaux à débattre de la liberté religieuse des citoyens confrontée au désir de laïcité de l'État. Il faudra user de la nuance dans une éventuelle législation sur les signes religieux dans la fonction publique. Le port du niqab et de la burqa mérite d'être prohibé : il entrave la communication. Par contre, d'autres signes religieux ne posent pas ce problème : hidjab, turban sikh, kippa, pendentif avec un crucifix. Le gouvernement les interdirait tous? Pour qu'une prohibition soit justifiée dans un milieu de travail, qu'il soit public ou privé, il faut que le signe religieux constitue un obstacle démontrable à accomplir les tâches requises. D'autre part, retirer le signe religieux ne garantit pas que la personne a changé de mentalité. Jean Tremblay n'arbore aucun signe religieux ostentatoire, pourtant il prie Dieu dans sa fonction publique du maire de Saguenay. Par ailleurs, la prohibition d'un signe religieux placerait les personnes devant un dilemme : enlever ce signe ou perdre l'emploi. Belle façon d'intégrer les immigrants, en particulier les femmes, en les repoussant vers leurs communautés! Tout en acceptant pour des raisons pragmatiques certains signes religieux, je réclame le droit de poser des questions à ceux qui les portent : pourquoi tenez-vous tant à ces us et coutumes souvent rétrogrades? 

PAIX SOCIALE FRAGILE

Yolande Cohen

Historienne à l'UQAM

Le gouvernement du Parti québécois veut faire adopter une charte de la laïcité qui viserait à compléter la Charte des droits et libertés, en affirmant la neutralité de l'État en matière religieuse, ce qui est déjà tout un programme. En outre, il serait question d'accélérer la sécularisation de la vie publique en interdisant aux individus le port de symboles religieux dans les institutions publiques. Pourquoi ouvrir à nouveau un débat qui a déjà révélé des antagonismes profonds au sein de la société québécoise ? Si l'affirmation de l'égalité entre les hommes et les femmes peut être un objectif louable, elle apparaît plutôt comme une légitimation officielle pour intervenir dans l'espace intime des croyances individuelles, protégées par ailleurs par les chartes. On voit là un des credo du Parti québécois qui est de faire advenir une société distincte, où le bien commun est défini par l'État, et le vivre ensemble organisé par en haut. Or, rien n'est plus difficile que de changer les mentalités et les traditions religieuses. D'autres États, par ailleurs laïcs depuis plus d'un siècle, comme la France, se sont heurtés à la réalité de sociétés complexes, multiculturelles et profondément divisées. Les interdits ont des effets délétères importants : stigmatisation de comportements religieux, débats juridiques innombrables et incitation au revivalisme religieux. Je ne crois pas qu'il faille, au nom de principes absolus et qui relèvent de l'idéologie, menacer la relative paix sociale difficilement acquise ces dernières années avec les accommodements raisonnables.

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