Silence, Luck Mervil

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Luck Mervil au palais de justice de Montréal, hier.

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Yves Boisvert
La Presse

Il y en a qui ne connaissent pas leur chance. Quand on a fait ce que Luck Mervil a fait à cette adolescente et qu'on s'en tire avec six mois de «prison» à la maison, on est sacrément chanceux. On devrait se la fermer un peu, disons 24 heures. Ou 24 jours. Ou 24 mois.

Mais la sentence n'était pas encore prononcée que l'artiste avait enregistré une vidéo qui démontre clairement ceci : dans sa tête, il n'y a pas vraiment eu de crime. Et s'il y a une victime, c'est lui. Victime des médias qui ont «manqué de rigueur» et au sujet desquels il se prononcera plus en détail la semaine prochaine, promet-il.

Soyons donc rigoureux. Revenons-en aux faits...

***

En 2014, l'artiste de 50 ans a été accusé d'agression sexuelle et d'exploitation sexuelle d'une adolescente, pour des faits remontant à 1996.

Des faits qui ont été exposés publiquement pour la première fois la semaine dernière. La victime, que M. Mervil appelle pudiquement «la personne qui a porté plainte», avait 17 ans. Elle gardait chez le chanteur-comédien. Elle était une fan, mais pas du tout amoureuse, ni attirée. Étrangement, les enfants de l'artiste sont habillés quand elle arrive et quittent le domicile pour aller dormir ailleurs. Mervil invite néanmoins la «gardienne» à rester. Profitant de son statut, il lui fait croire qu'il pourrait l'aider à faire carrière comme comédienne. Il entreprend de «jouer» à une sorte d'improvisation. À la fin du jeu, l'adolescente, qui avait clairement refusé, dit «non à répétition», avait perdu sa virginité.

C'est ce que la femme a raconté à la cour sous serment, qui n'a pas été contredit.

Ça ne s'est pas arrêté là. Les gestes sexuels ont continué pendant des mois. Et après sa majorité, elle a eu des relations sexuelles consentantes épisodiques sur une dizaine d'années. Ce n'est que des années plus tard qu'elle a porté plainte, comme c'est souvent le cas. Elle a dit à la cour en tremblant sa peur, son anxiété, sa détresse.

Mervil a plaidé non coupable. Une enquête préliminaire a eu lieu, où la victime a témoigné en 2016.

La poursuite a retiré l'accusation d'agression sexuelle et la semaine dernière, Mervil s'est avoué coupable d'exploitation sexuelle. La durée de la relation, pour malsaine et tordue qu'elle ait été, et le fait qu'elle soit devenue «consentante» plus tard rendaient une condamnation pour agression sexuelle plus difficile à obtenir. Et la perspective d'un procès particulièrement pénible.

Mais du moins, pour ce qui est des gestes sexuels commis pendant que la victime était mineure et que Mervil était en situation d'autorité, la preuve était forte.

Pourquoi seulement six mois de prison, en fait pas de prison, mais à purger à domicile avec des conditions très légères? C'est le genre d'entente qui a cours en échange d'une reconnaissance de culpabilité dans une cause dont l'issue demeure toujours incertaine, compte tenu de l'ambiguïté de la relation qui a suivi. C'est un règlement à la baisse assez exceptionnel, de toute évidence, mais c'est une condamnation. La plupart des dossiers se règlent par un aveu de culpabilité et une négociation entre les parties. Et comme dans toute négociation, tout dépend de ce qu'on a dans son dossier.

Les juges, dans l'immense majorité des cas, accepteront ces ententes, sachant que les avocats impliqués ont pris soin de mesurer plein de choses, dont la qualité de la preuve et les risques d'acquittement.

***

Je ne critique même pas ce résultat, quoique particulièrement clément, objectivement décevant, ça va de soi. L'exploitation sexuelle des mineurs est grave, punissable par le même maximum théorique que l'agression sexuelle, en passant, c'est-à-dire 10 ans de pénitencier. La loi place donc ces crimes au même niveau de gravité. Oui, Luck Mervil a été chanceux.

Mais les procureurs n'obtiennent pas toujours le résultat souhaité au départ.

Je n'en suis pas là. J'en suis à l'artiste condamné.

Ce qui est particulièrement écoeurant aujourd'hui est de voir Mervil utiliser encore sa notoriété pour re-plaider sa cause sur YouTube - une chose qu'évidemment la victime ne peut pas faire.

Il ne faut pas confondre exploitation sexuelle et proxénétisme, dit-il. Il n'est pas question d'une personne «enchaînée» ou «enfermée», explique-t-il. Merci pour la précision : il n'y a pas eu d'autres crimes violents!

Il s'excuse pour commencer bien entendu, à «la personne qui a porté plainte», à sa famille et à tout le pays finalement. Mais le vrai but de cette vidéo est de répéter que sa famille à lui aussi a beaucoup souffert. Car voyez-vous, dans la communauté haïtienne, les liens familiaux sont très serrés.

Savez-vous quoi, Luck? Les familles irlandaises et costaricaines et ivoiriennes aussi souffrent quand le père, le frère, le fils est condamné pour un crime. Inutile d'en rajouter dans l'indignité comme si c'était pire pour vous. Comme cette fois où vous avez dit que contrairement à la victime, vous n'aviez pas droit à l'anonymat.

Quand on prend trois ans et demi à avouer son crime, on n'est peut-être pas si désolé de ce qu'on a fait. Ah, on a le droit, évidemment. On est juste un peu mal venu de déplorer «en tant que citoyen» le manque de rigueur dans la couverture médiatique, voyez le topo?

Et on ne fait pas un message moral préenregistré prêt à diffuser sur YouTube en sortant du palais de justice pour espérer que «cette triste histoire» contribue à améliorer les rapports hommes-femmes et à faire en sorte que «la société s'améliore».

Je suis pour le pardon, bien entendu. Mais je suis contre le pardon préenregistré, préfabriqué, forcé. Je suis contre l'extorsion sentimentale, la manipulation du beau parleur et l'apitoiement du condamné, qui sont une forme perverse de la continuation de ses actes.

Ça prend un minimum de temps. Ça prend un minimum de silence. Ça prend un minimum de dignité.

Pas de chance, c'est raté.




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