Trop

La Sûreté du Québec a ouvert une enquête... (Photo Adrian Wyld, archives La Presse canadienne)

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La Sûreté du Québec a ouvert une enquête sur les propos que le commentateur politique Luc Lavoie a tenus en ondes, mardi, en parlant d'une « chasse aux séparatistes ».

Photo Adrian Wyld, archives La Presse canadienne

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Yves Boisvert
La Presse

La dernière fois que j'ai rencontré Luc Lavoie, s'il avait eu des fusils à la place des yeux... Enfin, je veux dire, « des fusils », façon de parler, pas des vrais fusils, des fusils métaphoriques, vous voyez ? Non ?

OK. Je reprends.

La dernière fois que j'ai rencontré Luc Lavoie, il avait l'air aussi content que le pape quand il s'est fait prendre en photo avec Donald Trump.

Du temps qu'il était au cabinet de relations publiques National, ses services étaient requis par toutes sortes de gens qui entre eux se trouvent infréquentables, conservateurs, libéraux, péquistes... C'est le copain sinon de tous, du moins d'un sacré paquet.

Mais pas de moi. Ce n'est donc pas un ami de Luc Lavoie qui se porte à sa défense ici, simplement un journaliste et un citoyen un peu assommé par l'ampleur de la punition publique qui attend les fautifs de nos jours.

Je rappelle que M. Lavoie, qui fait partie d'un trio de commentateurs politiques quotidien à LCN, a voulu faire une blague en parlant de pétitions déposées à l'Assemblée nationale sur la chasse aux écureuils : « On pourrait prendre nos guns comme les Américains pis on tire des écureuils. [...] En fait, moi, j'aurais aimé pouvoir chasser les séparatistes, mais ça a l'air que c'est pas possible. »

Paul Larocque, l'animateur, a aussitôt dit sur un ton grave qu'on ne fait pas de blague là-dessus. Parfait. On a encore bien en tête l'attentat meurtrier du Métropolis en 2012 et la tuerie de l'Assemblée nationale en 1984 qui visaient des « séparatistes ».

Le commentateur a présenté ses excuses complètes le jour même par écrit. LCN l'a suspendu. Et, bien entendu, les « réseaux sociaux » l'ont crucifié.

La Sûreté du Québec, inondée de plaintes pour incitation à la violence, a annoncé qu'une « enquête » était ouverte. Des policiers sont donc à analyser les propos et leur contexte pour voir s'il n'y a pas matière à accusation criminelle.

Ça commence à être un peu beaucoup, vous ne trouvez pas ? Il suffit d'écouter le segment et le rire gras qui le conclut pour comprendre qu'il n'y a aucun appel à la violence. Bien sûr, à une époque où les tueurs plus ou moins fous hantent les bulletins de nouvelles, ça ne se dit pas, même en blague, et ce n'est pas drôle du tout.

Mais... la police ? Franchement. Me semble qu'elle est assez occupée comme ça avec les vrais chasseurs d'écureuils.

***

Cette petite affaire est le symbole parfait de l'effet de meute amplifié par les médias sociaux. C'est l'époque. Chacun veut exprimer son indignation. Une indignation parfaitement légitime, entendons-nous bien. Tout le monde veut réagir. Je dirais même : tout le monde est sommé de réagir. Quoi, vous gardez le silence ? Vous trouvez ça acceptable ? Le droit au silence sur Twitter ou Facebook s'exerce au péril du silencieux.

Et assez rapidement, la somme des indignations légitimes finit par créer un châtiment totalement démesuré par rapport à la faute.

Les institutions n'y échappent pas. La police elle-même se sent obligée de « faire quelque chose ». On l'interpelle. On lui demande de montrer qu'elle ne prend pas « ces choses-là » à la légère.

C'est encore plus vrai dans le cas des partis politiques ou des sociétés commerciales. Un joueur de football fait-il un commentaire sexiste ? Il n'y a pas de limite à la peine exigée. Il perdra son contrat de publicité avec une compagnie de yogourt, bien sûr, il sera dénoncé partout et sur tous les tons et on se demandera si la Ligue ne devrait pas le suspendre.

J'ai l'air de banaliser la connerie ou le sexisme, j'entends déjà les tweets qui grondent...

Ça n'a rien à voir. Oublions les idiots qui sévissent et pleuvent dans les zones non tempérées des réseaux sociaux. Je ne parle même pas d'eux autres.

Je parle du trafic ordinaire des opinions. Un million de critiques acerbes, toutes justifiées et bien fondées, peuvent tout d'un coup devenir « trop » du seul fait de leur masse.

Je n'essaie pas non plus de me mettre au-dessus de la mêlée ou de faire la leçon : quand on fait des commentaires publics comme c'est mon métier, on fait partie intégrante de cette grande chaîne d'accélération et d'amplification que personne ne contrôle.

Mais parfois, je regarde avec un certain effarement le total de ce que « nous » avons dit. Toutes ces choses qui, prises isolément, sont bien fondées et tout à fait justes. Je regarde parfois ces masses incroyables de reproches agglomérés en quelques heures s'abattre sur une personne et je me dis : c'est trop. C'est pas juste. C'est juste trop.




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