Comment on attrape un hérisson

À l'usine Whirlpool, qui doit fermer pour être... (Photo Pascal Rossignol, archives Reuters)

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À l'usine Whirlpool, qui doit fermer pour être « délocalisée » vers la Pologne, les travailleurs font brûler devant la grille des pneus et des palettes de bois qu'ils tronçonnent.

Photo Pascal Rossignol, archives Reuters

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Yves Boisvert
La Presse

(Amiens, France) On m'avait dit que la manifestation passait par la rue des Trois Cailloux. Elle n'y était pas. Ça vaut la peine de ne pas trouver ce qu'on cherche, juste pour les noms de rue, en France. Rue de l'Entonnoir. Rue Pingre. Rue des Francs-Muriers. Place au Fil. Placette Sainte-Catherine. L'inévitable Général-Leclerc.

Pas de manif, mais Alexis, un blondinet de 15 ans qui n'a pas mué, assis par terre avec ses bouquets de fleurs.

« M'sieur, un bouquet de muguet pour votre copine ?

Comment résister à l'odeur du muguet par un 1er mai humide ?

 - Il vient d'où, ton muguet ?

 - C'est du muguet des bois. On l'a cueilli nous-mêmes.

 - Des bois ? Où ça, des bois ?

 - Pas d'ici, nous on vient pas de la Somme, on vient de l'Aisne, à Saint-Quentin, on est venus exprès. »

Angelo, 18 ans, trapu, athlétique, en survêtement de sport, arrive en trottinette. Il m'explique qu'ils sont des « voyageurs ». Les gens les appellent des gitans, mais d'abord les gitans viennent d'Espagne, il y a plusieurs « gens du voyage », et puis c'est un terme péjoratif.

« Déjà, vous ne le dites pas méchamment, vous ne dites pas ‟sale gitan", comme les flics, donc ça va, vous le dites sans vous énerver, vous voyez ? Mais autrement, nous, on dit les gens du voyage.

 - Et pourquoi venir de si loin pour vendre du muguet ?

 - Je connais bien Amiens, j'ai été en foyer d'accueil deux ans ici.

 - Pourquoi ?

 - Oh, j'avais fait une grosse bêtise...

 - Quoi donc ?

 - J'ai fait brûler une école. J'étais jeune, bon, on fait des bêtises des fois. Ils m'ont pris tout de suite... C'est comme une prison pour adulte, le foyer, mais on n'a pas le droit de fumer. Moi, je fumais quand même, on m'envoyait des missiles par-dessus le mur, mais on n'a pas le droit.

 - C'était ton école ?

 - Non, l'école de mes petits frères. On voyage beaucoup, alors on ne va pas toujours à l'école. On fait ce qu'on appelle l'école par correspondance. C'est comme l'école, mais on vous donne une pile de papier haute comme ça, et on fait ça dans la caravane. On habite dans une caravane... »

Quand le muguet sera fini, ils se déplaceront au fil des boulots, en Italie, dans les régions de France, par groupes de 600, 700... Ils sont élagueurs d'arbres, ferrailleurs. Ils ne chôment pas. Toutes les villes ont un site pour accueillir les gens du voyage. J'ai visité celui d'Amiens, c'est une sorte de camping impeccablement tenu. On y voit des roulottes et des voitures neuves et des gamins qui vous disent qu'ils préféreraient prendre l'avion pour aller au Canada, parce qu'en bateau, il y a des baleines, c'est trop dangereux.

« T'as voté ?

 - Oui, j'ai voté Le Pen. Parce que les étrangers, ils nous volent le boulot. Remarquez, c'est pas tellement différent de l'autre, c'est quoi son nom, déjà ?

 - Macron.

 - Oui, Macron. Mais nous, les Français, il faut se protéger. On est des gens du voyage, mais on est Français ! On a notre langage entre nous, mais quand on parle aux autres, on parle normal. On vit pareil que tout le monde, on mange pareil... Sauf qu'on mange des hérissons.

 - Des hérissons ?

 - Le truc, c'est de les prendre tout doucement, par en dessous. Ils ont peur, ils ne bougent pas. On les fait bouillir, et après on les gratte. C'est délicieux. »

Alexis est contre Le Pen, parce qu'il a des amis migrants et qu'elle n'aime pas les migrants. Il est aussi contre la cuisson des hérissons, vu que son père en a deux dans le sous-sol comme animaux domestiques, qu'il nourrit de salade et d'escargots.

On n'est pas toujours d'accord avec ses amis.

***

La manif était un peu plus loin en ville. Elle s'est écrasée dans le vieux parc historique de la Hotoie. Vers 15 h, 200 personnes circulaient autour des kiosques syndicaux, de la Ligue des droits de l'homme et d'Amnistie internationale, dans une ambiance de fête foraine.

Un chanteur tentait d'animer la foule de baby-boomers en enfilant des chansons de Joe Dassin. Il y avait de la bière en masse, il y avait de la barbe à papa et un manège pour les enfants.

Deux thèmes cette année, m'explique Christophe Saguez, délégué syndical de la CGT (la grande centrale militante française). D'abord, évidemment, la défense des salariés, des « privés d'emploi » et des retraités. Mais comme on est entre deux tours de présidentielle, aussi et surtout : faire barrage à l'extrême droite. « Si Marine Le Pen passe, on n'aura peut-être plus l'occasion de manifester, on n'aura peut-être plus le droit de faire le 1er mai à la Hotoie. Toute la dédiabolisation du Front national, c'est du maquillage, il faut se rappeler qu'elle a insulté les grévistes déjà, c'est ce qu'on veut véhiculer.

 - Donc vous appelez à voter Macron...

 - Ah, non ! Nos règles nous interdisent de prendre position politique en faveur d'un candidat.

 - Mais ils sont deux et vous voulez faire barrage à l'autre...

 - On n'est pas naïf, on sait bien que Macron, c'est le fils spirituel de François Hollande, et Hollande, c'était pire que la droite.

 - Les électeurs de droite disent la même chose : c'est un socialiste déguisé.

 - Ils n'ont pas tort, si par socialiste on entend Hollande, c'est vrai. »

L'affaire est délicate. Les responsables syndicaux savent que leurs membres ont voté Front national comme jamais auparavant.

***

On peut croire à une posture intenable, purement esthétique : faire barrage à Le Pen sans voter Macron - l'ancien banquier de chez Rothschild, l'arriviste. Mais ils sont des millions à y tenir. Ils ne voteront pas.

« Le côté sombre de Le Pen, on est tous contre, mais pas au point de donner un blanc-seing à Macron », dit Sylvain Favresse, caissier aux PTT - les postes, qui sont aussi un comptoir bancaire.

« Voter Macron, ce serait avaliser le système qui ne vise qu'à nourrir des actionnaires avec des dividendes. Regardez ce qu'a fait Chirac, élu en 2002 avec 82 % contre Le Pen [le père]. Il n'a rien fait. Le chômage, le dumping social, les entreprises délocalisées... Les jeunes maintenant sont formatés à ne rien contester, ils ont peur, ils acceptent tout. Moi, je voterai, mais en blanc. La misère augmente, on le voit tous les jours aux guichets. Je vois des gens à Paris qui bossent, mais qui dorment dans leur bagnole. C'est pas normal. Les entreprises broient les gens. Il y a des suicides.

 - Vous êtes pessimiste ?

 - Non, la révolution viendra. Mais il faut être patient. Le système est en train de s'écrouler. »

Ils réclament qu'on comptabilise les « votes blancs ». La loi française ignore les votes « annulés ». Déposer une enveloppe vide, c'est, statistiquement parlant, comme ne pas voter.

***

À l'usine Whirlpool, qui doit fermer pour être « délocalisée » vers la Pologne, les travailleurs font brûler devant la grille des pneus et des palettes de bois qu'ils tronçonnent. C'est la grève depuis huit jours. Les 290 salariés n'empêcheront pas la fermeture, mais ils veulent mieux que l'indemnité minimale.

Ils étaient 1300 il y a 15 ans. Les emplois sont partis petit à petit vers d'autres usines.

« Pourtant, on est les plus productifs de France. Avant, on était sur une chaîne arrêtée. Tu vissais tes trucs, et quand tu avais fini, tu repartais la chaîne. Mais maintenant, c'est une chaîne continue, alors c'est la machine qui impose le rythme. Et ils ont raccourci la chaîne, alors au lieu de marcher un peu entre deux sèche-linge, tu fais trois pas, et hop, tu recommences.

« On est allés voir en Pologne, ils sont payés 473 euros par mois, nous c'est 1500 bruts. On leur en veut pas, aux gars, mais ils savent bien : après, les emplois partiront en Ukraine, puis en Afrique, y a pas de fin, et pour une société qui fait 1 milliard de bénéfice. »

Macron et Le Pen sont venus faire un tour ici la semaine dernière, chacun pour utiliser le symbole : elle contre l'Europe, lui pour promettre une réforme fiscale.

Mais les gens ne veulent pas parler politique. Sauf un capitaine de bateau communiste venu dire aux camarades que la seule solution est la reprise de l'usine en coopérative. « On n'a jamais vu un tel résultat pour l'extrême gauche ou les communistes depuis 1981 ! »

***

Le 1er mai n'est plus ce qu'il était. C'est un jour férié plus qu'un jour de militantisme ouvrier. Tous les arrondissements ont leur « réderie », immense vente-débarras à ciel ouvert, et tout est fermé.

Et au milieu de ces deux tours, l'électeur moyen est plutôt rétif et recroquevillé. Il est à prendre tout doucement, comme on prend un hérisson.




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