Cent cinquante nuances de blanc

« Le village d'Inukjuak est encastré dans trois... (Photo sylvain Paradis, collaboration spéciale)

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« Le village d'Inukjuak est encastré dans trois ou quatre collines, boutons noirs qui sortent paresseusement de la neige comme des fragments de biscuits arrondis », écrit notre chroniqueur.

Photo sylvain Paradis, collaboration spéciale

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Yves Boisvert
La Presse

(INUKJUAK) Le village est encastré dans trois ou quatre collines, boutons noirs qui sortent paresseusement de la neige comme des fragments de biscuits arrondis.

Juste en face de la maison du prof où je suis logé, un immense inukshuk couronne le plus haut sommet. De chez moi, on dirait un petit tas de cailloux. Mais on me dit : deux heures de marche au moins ! Une heure, d'après certains. Va pas là tout seul, me dit un autre, y a des ours polaires, ils en ont tué un il y a deux semaines à cinq minutes du village, ça prend un ski-doo et une carabine...

Justement, il est mort, cet ours. J'ai vu sa peau en train de sécher sur le mur de la maison du maire.

Il faisait trop beau, je n'ai pas pu résister. J'ai foncé droit devant.

La neige est croûteuse. Elle ne crisse pas sous mes pas, elle croasse. On dirait qu'elle appelle les grands corbeaux qui rôdent autour du village.

Un loup a laissé son empreinte, c'est en tout cas l'opinion des chasseurs à qui je l'ai montrée plus tard... Une vieille piste, elle ressort de la neige, mais quand même, j'accélère...

En 25 minutes, j'arrive à l'inukshuk. Seule la base est en pierres. C'est une structure de trois mètres en contreplaqué surmontée d'un baril percé de balles...

Il faut monter ici pour voir que ce village est une tache minuscule au milieu de la toundra, un point caché dans une baissière entre 150 nuances de blanc.

Au nord, très loin, on voit la mer lécher la glace dans la baie d'Hudson, mais on ne sait plus trop si c'est déjà le ciel. Pas un arbre, où que le regard se porte. Que des ondulations glacées.

Pas un son. Sinon le bourdonnement lointain d'une motoneige. Elle trace une ligne qui se perd dans l'infini.

***

Le drapeau du Canada devant la mairie est en berne. Un jeune s'est suicidé vendredi.

La veille, j'étais allé voir le maire, Pauloosie Kasudluak.

- Il paraît que c'est vous qui avez tué l'ours polaire ?

- Oui... Nous étions quatre ski-doos, on revenait de la chasse, on était presque rendus. J'ai vu quelque chose bouger sur ma droite. J'ai piqué dans sa direction. Les autres ne m'ont pas suivi... tant mieux !

- Comment ça, tant mieux ?

- Ben, c'est moi qui l'ai tué...

Il l'a suivi et l'a filmé avec son téléphone. Comme il était tout près, il est allé chercher sa femme, sa belle-soeur, les enfants... L'ours s'était réfugié dans une cabane de chasse dont la porte était ouverte.

- Au début, je ne voulais pas le tuer. Mais il était près du village, ç'aurait pu être dangereux. Et puis, si ça n'avait pas été moi, quelqu'un d'autre l'aurait tué.

En 2011, 76 ours polaires ont été tués dans les environs d'Inukjuak, un des villages où il est le plus présent. Depuis, la communauté a accepté des quotas volontaires. Ils sont passés à 26 et, depuis deux ans, à 16, dit le maire.

« On en voit beaucoup plus qu'avant, ils ne sont pas menacés, malgré ce que disent les scientifiques », dit le maire. Les avis sont partagés, mais les biologistes reconnaissent apparemment que l'espèce peut survivre aisément avec une chasse contrôlée.

Comme le veut la tradition, il a rapporté sa proie au village pour en partager la chair et la graisse. Un mets de choix, à ce qu'on dit. Et quand la peau sera sèche, sa femme lui en fera des pantalons pour la chasse.

Chauds, bien sûr, mais surtout l'habit le plus prestigieux du chasseur...

***

La séance du conseil venait de finir quand je suis arrivé. De quoi parle-t-on à la mairie d'Inukjuak, ces jours-ci ?

On parle logement.

- Notre population augmente, on a 60 familles sur la liste d'attente. Et plusieurs maisons devront être démolies. Elles sont construites sur des zones de pergélisol, et il commence à fondre, alors les maisons craquent.

- C'est un problème de changements climatiques ou de construction ?

- Je ne sais pas, peut-être les deux. Ces maisons-ci sont construites sur le roc. On avait dit à la compagnie de construction de ne pas construire sur ce sol, mais ils l'ont fait quand même...

Alors on fait des plans... peut-être de l'autre côté de la rivière ? Mais alors il faudrait un pont, qui coûterait « des millions ».

Personne ici n'est propriétaire de sa maison. Les 1700 habitants vivent dans du logement public, généralement des cottages ou des bungalows jumelés. Souvent, on est six, huit, 10 dans une maison de deux chambres.

« Un gars avait sa propre maison, mais il abandonné sa maison », nuance le maire.

Une belle maison, d'ailleurs, à l'écart du village, où l'on a toujours refusé le branchement électrique, bien qu'une ligne électrique passe juste devant...

Au fait, monsieur le maire, que pensez-vous du programme de Joé Juneau ?

« Comme père, je suis déçu qu'il soit coupé, quatre de mes enfants ont participé, c'est vraiment bien. Mais comme maire, je comprends que l'argent doit être dépensé prudemment... »

***

Si on n'a pas de motoneige, on un est un peu prisonnier du village. Les pickups circulent en rond dans les quelques rues d'Inukjuak sans immatriculation. Il n'y a nulle part où fuir, aucune route pour aller aux villages voisins, plus de 100 km au sud ou au sord. La seule plaque que j'ai vue disait « Go Habs Go ». Les quatre-roues en arrachent à partir de - 20.

Alors dans les rues de neige tapée, mais surtout dans les collines derrière les rues, on se promène en ski-doo, cigarette aux lèvres - on fume beaucoup, à Inukjuak. Ce qui n'empêche pas de saluer les passants en souriant. On salue et on sourit beaucoup, à Inukjuak.

Quelqu'un a installé sur le toit de son cabanon un crâne de loup sur lequel il reste un peu de chair. Ça a de gros crocs, un loup... On donne 800 $ en ce moment pour un loup. « Il y a beaucoup de caribous ces jours-ci, alors il y a des loups... » C'est pour qu'ils ne mangent pas trop de caribous, c'est aussi pour les cols des habits de chasseurs, et pour encourager les chasseurs.

Une maison sur deux a un qamutik, long traîneau en contreplaqué. On y installe les enfants pour se promener, on y entasse les prises après la chasse. Et on en parle. Ah, tu l'as fait comme ça ? As-tu vu celui de chose... Vraiment beau...

***

Les têtes de caribou fraîchement coupées ne laissent aucun doute : c'est bien ici, le congélateur communautaire. Quand la chasse est bonne, et elle l'est ces temps-ci, les chasseurs viennent débiter quelques animaux pour la communauté. Le « Soutien aux chasseurs » paie les chasseurs à la pesée, et n'importe qui peut venir se servir de la « nourriture du pays » : caribou, lagopède des neiges, phoque, oie, boeuf musqué avec un peu de chance, lièvre arctique, omble, morue...

***

Je me rends à l'aréna. Joé Juneau annonce qu'il a fait venir l'avion pour aujourd'hui, vu qu'ils annoncent un blizzard lundi. « Quand les Inuits te disent qu'il va y avoir une tempête, prends-les au sérieux ! »

Jobie, le gérant, a rouvert l'aréna. Les filles, pour la plupart d'autres villages en pension ici, ne connaissaient pas l'adolescent qui s'est tué la veille - quatre ans après sa soeur. On n'en a pas parlé.

Danielle Demers leur a parlé de cigarettes. Dix des 15 joueuses fument. Il y a eu une vidéo sur les trucs pour arrêter. Il y a eu une discussion. Et on a fini comme d'habitude par des jeux. Sorte de chorégraphie avec des ballons de basket. Puis une sorte de tic-tac-toe en équipe où tout le monde court et tout le monde rit.

Elles étaient belles à voir, appliquées, contentes de réussir les jeux, ce qui n'empêche pas de déconner juste ce qu'il faut - quand Joé arrive, ça déconne rarement...

Il y eut des consignes pour « le Sud », à l'hôtel pour leur tournoi à Kanata (et non Gatineau, comme je disais hier). Il y eut surtout des félicitations.

Joé Juneau pratique une sorte de tough love. Personne ici ne joue dans l'équipe par pitié. On met ses problèmes de côté et on avance ensemble.

« Il s'est passé pas mal de choses cette année, il se passe toujours plein de choses... Mais c'est une année spéciale, comme vous savez, c'est en principe la dernière année du programme Sélect. Vous allez représenter le Nunavik. Vous pouvez être fières. »

Elles le sont, je crois bien, à en juger par leurs visages en recevant les manteaux des Nordiks du Nunavik...

Je ressors. La lumière a encore changé. J'ai dit 150 nuances de blanc ? Cent cinquante et une, au moins.




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