Notre hypocrisie à l'égard du Casino

L'Atelier Joël Robuchon, au Casino de Montréal.... (PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE)

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L'Atelier Joël Robuchon, au Casino de Montréal.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

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Yves Boisvert
La Presse

De toutes les choses immorales qu'a pu faire Loto-Québec, payer pour installer un grand chef français est sans doute très en bas de la liste des «plus pires».

J'entends bien l'objection gastronomique nationale : tant qu'à dépenser une fortune d'argent public pour ouvrir un grand restaurant, pourquoi ne pas choisir un chef québécois?

Ça se discute en effet. On ne manque pas de talent maison, comme en témoignent les reportages élogieux de la presse américaine en particulier.

Sauf que le but de l'opération n'est pas gastronomique.

Ce n'est pas pour offrir une grande table aux foodies que Loto-Québec a dépensé cet argent. Les vrais connaisseurs savent déjà qu'on mange mieux à Montréal qu'à peu près partout dans les grandes villes du monde pour chaque dollar investi.

La clientèle visée est celle des joueurs, qui ne regardent pas à la dépense, et pour qui le nom de Robuchon est suffisamment prestigieux pour venir claquer quelques milliers de dollars en passant à une table de poker de Montréal plutôt qu'Atlantic City.

Il se peut que le pari soit raté. Je ne sais pas sur quelles études le Casino s'est appuyé. Il suffit de regarder à Las Vegas pour voir d'où vient l'idée : attirer les nouveaux riches en donnant un vernis culturel prestigieux à une entreprise qui restera toujours fondamentalement glauque et immorale. Un casino consiste à faire miroiter des gains faciles au plus grand nombre de gogos qui viennent faire des versements de taxe volontaires.

Avant, c'était la mafia. Maintenant, c'est l'État.

***

Admettons un instant que le pari fonctionne. On aura investi quelques millions - beaucoup moins que 11 millions, mais Loto-Québec refuse de le dire pour d'obscures raisons commerciales.

Et en échange, des gens très riches viendront dépenser au restaurant et aux tables de jeu.

Ce n'est peut-être pas «juste» pour les chefs de Montréal. Sauf que leur renommée n'a pas atteint celle de Robuchon pour le cercle des joueurs suffisamment sophistiqués pour connaître les «grands noms», mais pas assez pour s'aventurer au-delà des évidences phosphorescentes du Guide Michelin.

Ce n'est peut-être pas «juste» pour nos chefs, mais si quelques nouveaux ou vieux riches du Texas ou de Singapour viennent offrir leur argent au Fonds consolidé du revenu du Québec pour ça, je dis : bienvenue, M. Robuchon. Ce sera tout à fait défendable - en acceptant l'idée de casino d'État, évidemment.

Ce sera surtout bien moins troublant que de voir les vieux débarquer par autobus pleins pour venir perdre leur pension dans les machines à sous. Bien moins grave que les machines de loterie vidéo installées partout au Québec, qui ruinent du pauvre monde dans l'indifférence généralisée. Il y a bien quelques sursauts d'indignation, après des séries comme celle de notre équipe d'enquête l'automne dernier. Mais après, on modifie un peu les règles, on tasse deux, trois machines, on brasse quelques permis, et on n'en parle plus.

D'un point de vue éthique, qu'on rénove un restaurant pour «faire payer les riches» est un bien moindre mal. Bizarrement, c'est vu comme une sorte de subvention aux grands de ce monde, une claque au visage des artisans d'ici et un geste irresponsable socialement.

***

À la fin de l'année, pour le dernier exercice financier, Loto-Québec a versé 1,2 milliard au gouvernement du Québec. Les casinos ne comptent que pour le quart des revenus de la société d'État. Un peu comme pour les saucisses, on ne veut pas trop connaître le processus de fabrication du dividende. Notre hypocrisie collective est à géométrie variable, ici.

Si l'on comptait le nombre de drames humains dans des fonds de bars qui entrent dans la composition de ce dividende, on ne parlerait pas autant de Robuchon.

L'étatisation du jeu est aussi un moindre mal. On est compromis là-dedans, collectivement. Mais le jeu existe, existera toujours : aussi bien que les profits aillent en revenus du gouvernement dans un environnement relativement contrôlé qu'aux mains du crime organisé ou de concurrents internationaux.

Cela mène l'État à un exercice impossible : augmenter le plus possible ses revenus, comme toute société commerciale. Et en même temps prétendre protéger les joueurs contre eux-mêmes.

Mais si, pour une fois, le Casino fait un piège à riches plutôt qu'un piège à pauvres, il n'aura pas tout raté.




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