Les martyrs de l'humour

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De nombreux humoristes se sont ralliés derrière Mike Ward et Guy Nantel en portant un masque au Gala Les Olivier.

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Yves Boisvert
La Presse

Évidemment qu'ils ont raison. Évidemment qu'il faut être un peureux ou un incompétent pour juger le sketch Ward-Nantel impropre à la diffusion. J'aimerais voir l'analyse juridique qui sous-tend cette décision. Je ne connais aucun précédent sérieux d'une cour canadienne qui puisse justifier ça. À moins que la peur d'être poursuivi, la peur d'agacer suffisent à interdire un numéro ?

Mais s'il vous plaît, messieurs-dames du Comique, n'en mettez pas trop.

Les muselières comme si on était en Turquie (près de 2000 journalistes, blogueurs, citoyens menacés de prison pour injure au président) ? Les regards au loin, le ton tragique du martyr de la liberté d'expression ? Les phrases fatalistes qui commencent par « c'est rendu qu'au Québec... » ? Arrêtez de déconner.

Louis Morissette qui interpelle gravement le public pour qu'il choisisse « le genre de société » qu'on veut ?

Faites-nous pas brailler. Surtout ceux qui ont le haut du pavé. Qu'on chouchoute dans les médias. Toute la gang qui marche à fond dans le système commercial. Qui nous vend de la pizza dans une pub le samedi et qui interpelle la conscience sociale du citoyen le dimanche. Non, merci.

À part ça, c'est drôle, j'ai lu une version du sketch Ward-Nantel qu'ils ont « coulée » dans le journal... et dans leur numéro public, ils avaient enlevé le bout avec une « blague juive ». Pas que je la trouvais drôle, mais que se passe-t-il ? C'est-tu un avocat moumoune encore qui a fait ça ? Autocensure ? Ben coudonc.

Ah, sur les principes, je vous suis. Sur la Commission des droits, totalement d'accord. Pas de farce.

C'est juste ce ton. Cette autosatisfaction industrielle. Ce sentiment de persécution bidon. Cette prétention. Tout ce côté replié sur votre petit monde québéco-québécois.

C'est juste quand ça touche un de vos shows à la TV que vous vous indignez ?

Jean-Sébastien Girard, qui écrit avec brio ses textes de la Soirée à l'acide citrique quand il ne reste plus de vitriol dans l'encrier, ne devrait pas s'étonner de recevoir un déferlement de protestations haineuses quand il fait une blague sur les « mongols de Québec ». Faut s'assumer !

Ah ? Mike Ward crée un fonds de défense juridique de la liberté d'expression avec son prix ? Parfait, ça. Belle affaire. Ben oui, des fois, faut se battre. Savez-vous quoi ? Vous n'êtes pas tout seuls. Demandez aux groupes de citoyens qui ont obtenu de force et de misère des changements aux lois pour éviter les poursuites-bâillons. Y a des gens qui ne nous aiment pas. Qui veulent qu'on se taise. Plate de même.

Ça tombe bien, gens du Rire organisé, vous avez l'argent et la sympathie du public de votre bord, pour dire « No pasarán ! »

Lâchez pas, vous allez survivre.

DIEUDONNÉ ET LE DOUANIER

Pour ceux qui pensent encore que le refoulement de l'humoriste antisémite a été un acte de « censure », je tiens d'abord à vous féliciter pour vos envolées lyriques. J'en ai les larmes aux yeux, je croirais lire du Voltaire ou du Paul Éluard.

Malheureusement, la réalité frontalière est beaucoup plus plate et fonctionnarisée. Quand un étranger (n'étant ni citoyen canadien ni résident permanent) se présente à la frontière canadienne avec un dossier criminel, l'agent doit d'abord vérifier s'il s'agit de crimes ayant un équivalent au Canada. Oui, Raif Badawi a été condamné en Arabie saoudite... pour un crime qui n'existe pas ici. Il serait de toute manière facilement reconnu comme réfugié. Ce contre-exemple est donc totalement ridicule : jamais il ne serait refoulé à la frontière.

Pour Dieudonné, même si l'infraction pénale n'est pas exactement la même, l'incitation à la haine de notre Code criminel est un relatif équivalent aux infractions françaises. S'il n'était pas content, il pouvait refuser de quitter le Canada et se retrouver devant un juge d'immigration à Montréal deux ou trois jours plus tard. Il aurait pu plaider à loisir que ses condamnations françaises n'ont rien à voir avec l'infraction canadienne. Manifestement, il ne le savait pas.

Deuxièmement, s'il s'agit de « grande criminalité » (un crime punissable par 10 ans ou plus ici), la personne est interdite de territoire... dans la mesure où elle est identifiée. Si personne ne connaît le chanteur-assassin Bertrand Cantat quand il se présente, aussi incroyable que cela puisse paraître, il entrera sans problème - ce qui est arrivé. Sauf les États-Unis avec le Canada (et les pays anglo-saxons en général), les États sont réfractaires à partager leurs renseignements policiers. Il faut donc que quelqu'un sonne l'alarme - et dans le cas de Dieudonné, il était attendu avec fanfares et caméras.

S'il s'agit de crimes « mineurs », comme dans le cas de Dieudonné, la période d'interdiction est limitée dans le temps - de cinq à dix ans.

Oui, on a laissé entrer ici des gens avec des casiers, notamment certains rappeurs américains bien identifiés. C'est vrai. Il existe ce qu'on appelle un « permis de séjour temporaire », délivré par l'ambassade du Canada, qui autorise une personne à visiter le pays.

Tout ça pour dire que l'agent a simplement suivi la procédure... et que Dieudonné n'a pas fait ses devoirs. Manifestement, il n'a pas consulté un avocat d'immigration, ne connaissait pas ses recours (contestation judiciaire rapide), n'a pas même essayé d'avoir un permis de séjour.

Ce type est un improvisateur. Meilleure chance la prochaine fois.

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