Rob Ford, un Trump canadien

Rob Ford a été maire de Toronto de 2010... (photo Michelle Siu, archives la presse canadienne)

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Rob Ford a été maire de Toronto de 2010 à 2014.

photo Michelle Siu, archives la presse canadienne

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Yves Boisvert
La Presse

Dans quelques années, on se penchera peut-être sur le règne étrange de Rob Ford comme sur une bizarrerie. Un moment d'égarement. Mais j'ai comme l'impression qu'on pourrait plutôt y voir un des premiers spécimens d'une nouvelle race de politiciens.

Des politiciens qui canalisent une sorte de rage souterraine largement ignorée dans les médias et généralement invisible dans la classe politique. Où personne n'en revient.

« Je pourrais m'installer en plein milieu de la 5e Avenue, à New York, et tirer sur quelqu'un, ça ne changerait rien, je serais toujours aussi populaire », disait Donald Trump le mois dernier. Il a probablement raison. Peu importent ses excès de langage, ses mensonges, peu importent les énormités qu'il profère, peu importent les attaques : il survit à tout, il est de plus en plus fort.

Il en allait un peu de même de Rob Ford, mort mardi. Méprisé des médias, ridiculisé dans toute l'Amérique du Nord pour ses dérapages, il conservait une indéfectible base.

***

Rien n'est venu à bout de lui. Ni ses fréquentations avec des trafiquants de drogue, ni ses aveux de consommation de crack, ni sa conduite erratique à l'hôtel de ville comme sur la route, ni ses probables conduites en état d'ébriété, ni son alcoolisme évident, ni ses sautes d'humeur violentes, ni son refus de rencontrer la police.

Peut-on imaginer le maire d'une grande ville qui refuse de rencontrer la police dans une enquête de trafic de stupéfiants... et de meurtre ? Qui se permet d'attaquer l'intégrité de son propre service de police ? C'est sans doute imaginable, oui. Mais qu'il reste en poste ? !

Bien sûr, Ford a été dépouillé d'à peu près tous ses pouvoirs à l'automne 2013, un an avant la fin de son mandat. Mais ce n'est tout de même que la maladie qui l'a fait sortir de la mairie. Trop atteint pour être candidat, il s'était retiré à la faveur de son frère Doug.

Doug, au sujet duquel le Globe and Mail a publié une longue enquête disant qu'il avait été un trafiquant de haschisch dans les années 80, a tout de même obtenu 34 % des votes à la mairie. Rob, un conseiller que personne ne prenait au sérieux au début de la campagne de 2010, avait été élu avec 47 % des suffrages. Il aurait perdu lui aussi s'il avait pu se présenter en 2014, mais n'aurait sûrement pas fait pire que son frère. Compte tenu de l'ampleur des révélations à son sujet, il est quand même renversant qu'il ait pu obtenir plus du tiers des votes. D'ailleurs, il a facilement été élu comme conseiller dans son quartier d'Etobicoke. Ça défie les lois des relations publiques... Faudra les récrire.

Sa moralité n'était pas un enjeu électoral local. Il avait été un conseiller municipal fiable, il avait bien représenté son monde. Alors, pour le reste, bof !

***

Il y avait plus que ça. Le conseiller John Filion, qui a côtoyé Ford pendant toutes ces années, a publié l'automne dernier une sorte d'essai psychologique bienveillant sur l'ancien maire. Filion, qui est aux antipodes politiques de Ford, écrit que Rob est le type même de l'enfant rejeté, bousculé, écrasé. Mais qui s'est dressé devant la classe politique pour devenir le champion du « gars ordinaire ». Les focus groups montraient que Ford allait chercher plus que les gens en révolte fiscale des banlieues fusionnées de force contre un centre-ville opulent. Il touchait en particulier les travailleurs sans diplôme, laissés pour compte de la politique comme de l'économie émergente. Qui ne se reconnaissent pas dans le discours politique dominant ni dans le style de politiciens qui le tiennent.

Toronto, symbole même du « progressisme » urbain, paraissait pourtant l'endroit le moins susceptible d'élire un populiste comme Rob Ford. Il succédait à David Miller, maire visionnaire amateur de toits verts, de festivals culturels, de tramways et de pistes cyclables. C'était évidemment faire erreur sur la ville, qui recouvre des réalités totalement différentes selon que vous vivez dans une tour de verre près du lac ou dans un bungalow à une heure du centre-ville - avec pas trop de trafic.

***

Il y aurait mille distinctions à faire, mais de Ford à Trump, il y a un fil. Il y a cet électeur indétectable avec le radar médiatique. Il ne répond pas aux stimuli classiques de l'électeur moyen. Il cherche ailleurs, il cherche autre chose, vu que la politique l'a laissé derrière et n'annonce rien de différent où qu'il regarde.

De Ford à Trump, il y a la même erreur de sous-estimation dans les analyses politiques, les mêmes certitudes sur leur échec à retardement... qui n'est qu'une question de temps, sur « le bon sens » qui prévaudra...

Bref, c'est moins le personnage Rob Ford qui devrait nous intéresser que ce qu'il révèle de la désaffection profonde de plein, plein de gens qui ont cru pour une fois trouver un champion qu'ils ne cherchaient même plus.

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