Mon cousin Ève

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Yves Boisvert
La Presse

On s'est revus au salon funéraire l'autre jour. Ça faisait bien 20 ans... Mon cousin Marc, tu ne peux pas le manquer, 6'2'', l'oeil bleu vif. Je n'ai pas eu le temps de remarquer son léger rouge à lèvres et ses vêtements de femme que quelqu'un a dit : « Je te présente Ève. »

L'été dernier, à 49 ans, ce gars de la construction est parti pour les vacances en s'appelant Marc. Quand il est revenu, c'était Ève.

J'allais dire : il est revenu habillé en femme, parce que c'est ce qu'on voit de l'extérieur : un gaillard de 200 livres avec des vêtements de femme, une coiffure, des boucles d'oreille.

Mais c'est pendant les 49 années précédentes qu'il portait un déguisement.

***

On a joué ensemble enfants, on se voyait de temps en temps dans les réunions de famille. Il n'y avait pas plus « gars » que Marc, suivant tous les clichés. Moto, marteau, tuyaux...

Ce qu'on ne savait pas, c'est qu'il s'en allait lire dans un coin du garage où il enfilait des robes. Il ne se disait pas : « Je veux être une femme. » Il ne se montrait à personne. Il était simplement bien comme ça. Il était... lui. Puis, il rangeait ces vêtements dans un sac et reprenait pour la galerie le personnage de Marc.

« Tu te souviens de Cosmos 1999... Catherine Schell ? »

(Même en haïssant les émissions de vaisseaux spatiaux, un adolescent de ma génération ne pouvait ignorer cette spectaculaire et rousse comédienne.)

« Elle avait le pouvoir de se transformer en n'importe quel animal... Je me couchais et j'espérais me réveiller en femme. Mais j'avais complètement oublié ça... »

C'était un beau garçon, mais « c'était pas des blondes que je cherchais, c'était des amies. Moi, faire l'amour à une femme, bof... Il a toujours fallu que je me concentre pour savoir quoi faire. Jamais été du genre "go off like a rocket"... J'avais le goût d'être la femme... »

Mais Marc devait « fitter » socialement. Il s'est marié. Sa femme le laissait mettre ses déshabillés pour dormir. « T'aurais pu être une belle femme, t'sais. »

Tiens donc...

À la naissance de leur premier enfant, elle a jugé que le père ne devait pas être surpris habillé comme ça. Elle a jeté toutes ses robes de nuit. Il avait presque 30 ans.

« Je me suis dit : ben oui voyons, c'est fini tout ça ! »

***

Ça ne faisait que commencer. Il a grappillé des soutiens-gorges, des robes, des bas de nylon. Il a mis ça dans une petite valise, cachée dans le garage, avec ses outils. Et quand il partait faire « une job » à l'extérieur, il amenait sa valise.

« J'arrivais à l'hôtel, je m'habillais en femme, j'étais Françoise et j'étais tellement bien. Je ne sortais pas. Personne ne me voyait. J'étais seul dans ma chambre, mais moi-même. »

Il se faisait des faux seins avec des ballons remplis d'eau. Quand il conduisait longtemps, il mettait ses seins, comme ça, seul, dans son pick-up. S'il sortait pour faire le plein, il les enlevait.

« Les transgenres que je connais étaient comme moi : tant qu'à te faire des faux seins, tu te fais pas du B. Tu veux des maudits gros seins. Du DD. Une balloune d'eau, c'est parfait, à part le fait que ça peut péter... Deux litres d'eau qui te tombent dessus dans le parc de La Vérendrye, ça te fait un long voyage... »

Tout ça dure presque 20 ans. Le secret. La peur de se faire prendre. Une sorte de honte, l'impression d'une perversion inavouable. D'être seul avec des goûts tellement bizarres. Inexplicables. « Je ne comprenais pas moi-même, comment j'aurais pu l'expliquer à mes proches ? À ma compagnie ? »

Il rentrait, il rangeait Françoise et sa valise, il sortait son déguisement de mâle alpha et son casque de construction.

***

Marc allait sur des sites de travestis. « Date a crossdresser », etc. « Ce que les gens veulent, c'est du cul. Moi, je voulais parler, comprendre... Je n'ai rencontré personne. »

Ses fantasmes étaient du côté des transgenres. Après avoir tondu le gazon un beau dimanche, il était dans le garage en train de surfer sur un de ces sites pornos. C'est là qu'il a vu une nouvelle expression : « Dysphorie du genre. » Ou « trouble du genre ». Ah ? « Se dit d'une personne mécontente de son sexe de naissance. »

« Il y avait une liste de 10 symptômes. J'en avais neuf... »

Voilà donc ce grand gars de 47 ans, assis dans sa chaise en plastique au fond de son garage de banlieue, qui braille comme un veau. Il vient de mettre des mots sur son mal de vivre.

« J'ai pleuré sans arrêt pendant deux semaines... Tout me remontait, tous les souvenirs que j'avais supprimés... Je commençais à me comprendre... »

***

Marc est allé voir sa mère. « J'ai quelque chose à te dire. Elle croyait que j'étais gai ; elle avait trouvé les vêtements de femme de mon enfance en vendant la maison. J'ai dit : je suis une fille dans un corps d'homme. Elle a bien réagi. »

Une année a passé. Seuls les proches le savaient. Marc s'informait. Le week-end, le soir, il s'habillait en femme. Pas au boulot. Enfin, presque... « Une fois, on travaillait sur un toit, un gars m'a dit : "C'est drôle, Marc, on dirait que t'es maquillé !" »

Cet été-là, il est allé chercher son fils dans un camp en Ontario. Il a dû rester dans la voiture pour ne pas se montrer en femme devant les campeurs. C'en était assez.

« Marc est mort ce soir-là, au bord du lac Nipissing, devant un des plus beaux couchers de soleil de ma vie. Marc a écrit une lettre d'adieu à toute la famille. Je suis devenu Ève 24/7. Au travail, j'ai eu peur, mais personne n'est parti, les clients sont restés. Je suis chanceux.

« Mes enfants [15 et 20 ans] l'ont très bien pris. Ma fille m'appelait Papou... elle m'appelle Papounette. »

Le couple s'est séparé, mais est en bons termes. « Je vais faire le sapin avec elle, là... »

Ève prend des hormones et change tranquillement. L'opération, ce sera dans deux ans. La vie est pleine de petits deuils inattendus. Marc est allé voter aux élections pour la dernière fois. Et vu que le barrage « de béton et d'acier » qu'il s'était construit autour de son personnage a cédé, c'est aussi la débâcle des émotions.

« Je me déprogramme, je me débâtis, mais je ne peux pas aller plus vite que ma tête. Marc m'a protégée toute ma vie, après tout. »

T'as pas des doutes ?

« Vraiment pas. C'est une grande libération. Je vivais la vie d'un autre. Connais-tu un homme qui voudrait subir une opération comme ça ? »

Non, franchement, je n'en connais pas.

Ça doit vouloir dire que t'es vraiment devenue ma cousine, Ève.

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