Monsieur le professeur

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Le professeur Jacques Parizeau, alors qu'il enseignait à l'École des hautes études commerciales de Montréal.

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Yves Boisvert
La Presse

Cheveux gominés, moustache taillée, complet marine, le professeur Parizeau s'avançait vers le lutrin. Il y déposait ses notes qu'il ne consulterait pas une seule fois pendant les trois heures de cours magistral.

Jamais en effet cours ne fut plus magistral. Nous n'avions jamais rien vu de tel. Le grand personnage déambulait tranquillement devant une classe éblouie par le spectacle de son intelligence et la profondeur de son savoir.

Les chiffres, les dates, les noms, les concepts, tout coulait de source. Il faisait jaillir l'ordre du chaos des finances publiques. C'était dit de cette voix chaude au grain si particulier. Et avec rigueur, bien sûr, mais une rigueur souriante.

C'était en 1986. M. Parizeau avait quitté la politique et René Lévesque en 1984 avec fracas. On le savait en réserve de la République, comme on le disait du général de Gaulle avant son retour triomphal au pouvoir en 1958.

Il s'est déjà décrit un jour en riant comme un politicien français de province des années 30 égaré dans la politique québécoise contemporaine. C'était pour avouer la sorte d'anachronisme qui émanait de lui.

Mais pour nous, enfin quelques amis d'université et moi qui lui vouions une admiration assez intense, c'était une sorte de de Gaulle québécois. L'incarnation de la compétence, de la confiance, même de la grandeur des choses de l'État québécois.

René Lévesque savait soulever les foules. Lui savait construire un État. Après tout, il a été de cette poignée de hauts fonctionnaires tout frais sortis des grandes facultés anglaises, américaines, françaises des années 50 et 60 qui ont construit à peu près toute la charpente de l'État québécois, du financement d'Hydro-Québec à la création d'un régime de retraite public distinct de celui du Canada. Il a été un de ceux qui ont présidé à la prise en main de l'économie du Québec par ceux qu'on appelait les Canadiens français. Cette libération-là aussi est historique.

Avec son style grand seigneur et ses manières de baron d'un siècle passé, il ne serait jamais un leader charismatique. Mais il savait faire. Et il savait dire les choses avec clarté, quitte à être brutal, quitte à perdre...

***

Après 48 heures de nouvelles continues, on aura sans doute entendu 150 fois la triste « petite phrase » amère du 30 octobre 1995, dans son discours de défaite. C'était un ratage considérable, d'autant que l'homme a été un authentique « libéral » au sens que la philosophie politique donne à ce terme.

Il suffit de relire ce qu'il a écrit sur la « charte des valeurs » de Bernard Drainville, à laquelle il s'est opposé violemment.

Dans le documentaire que Francine Pelletier lui a consacré, on le voit amer : Trudeau a mis des centaines de personnes en prison sans mandat et il est considéré comme un grand défenseur des droits et libertés ; moi, pour une phrase...

Il y a une injustice dans la sentence médiatique, en effet.

***

On n'a plus idée aujourd'hui de ce que c'était, pour un grand bourgeois du milieu économique, que de se présenter pour le Parti québécois en 1970. Et encore en 1973. Et de perdre les deux fois. Il fallait une conviction proche de la foi. Il fallait aussi croire en quelque chose de grand, qui puisse passer par l'action politique.

S'il n'a pas réalisé son rêve d'indépendance, il a changé le Québec profondément comme très peu de gens peuvent se vanter de l'avoir fait.

L'idée que les Québécois se font d'eux-mêmes est indissociable de sa pédagogie politique et économique, même s'ils ne l'ont pas suivi là où il voulait aller. L'idée selon laquelle « on est capables ». Même si Robert Bourassa n'a pas accepté sa main tendue, après l'échec de l'accord constitutionnel de Meech, en 1990.

Cet enseignant exceptionnel qui n'a jamais cessé de l'être a apporté de la clarté et de l'intelligence en quantité dans les idées politiques au Québec.

Et parfois même de la grandeur.

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