La moralité publique

Joël Legendre... (PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE)

Agrandir

Joël Legendre

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Yves Boisvert
La Presse

Pour qui ne connaîtrait pas Longueuil et ses charmes, le parc Marie-Victorin est une sorte d'enclave entre la route 132 et le fleuve.

Il y a tout près un parc de «véhicules récréatifs», quelques bâtiments désaffectés, puis la marina de Longueuil, et ce parc. On y accède par des passerelles quand les camions ne les détruisent pas. Ou en voiture. Ou en moto. On voit des gens qui pêchent. Des hérons. Des promeneurs. Enfin, bref, c'est un parc.

Du temps que j'habitais la Rive-Sud, j'y ai couru des dizaines de fois sans, je l'avoue, avoir été au courant de ce que «le monde entier» sait depuis toujours: il y a là dans les buissons un grand bordel gai à ciel ouvert.

Si moi qui ai joggé là 57 fois n'ai rien vu, j'imagine que tout cela est relativement discret et se fait entre adultes extrêmement consentants, non?

Selon une source «bien au courant du dossier», il faudrait courir moins vite. Ce n'est pas si discret que ça.

Dans le stationnement, dans les chemins, sur l'herbe, on trouve à profusion des condoms, des tampons hygiéniques (pas de questions, s'il vous plaît), des kleenex.

Je dis «dans les buissons», mais apparemment, ce n'est pas si buissonneux non plus. Ça se passe le jour, le soir... C'est assez évident si vous vous aventurez dans certains coins.

La Ville

Alors, vous êtes la Ville de Longueuil. Vous faites quoi? Vous faites comme la plupart des villes quand ça devient une «nuisance». Vous essayez de... contrôler le phénomène.

C'est ainsi que des policiers sont envoyés là de temps en temps. Des policiers en civil.

Il y a une douzaine d'années, un policier s'est approché d'une «cible». L'homme a collé le policier. A mis la main sur son sexe. Et s'est fait arrêter.

En théorie, un attouchement sexuel fait sans consentement est évidemment une agression sexuelle. Je dis bien en théorie: la juge a acquitté l'accusé en considérant qu'il y avait dans ce parc une sorte de code compris de tous les participants. Si les deux se regardent, s'approchent, ils sont d'accord pour un rapport sexuel. Dans ce contexte, a conclu la juge, l'accusé pouvait croire à un consentement.

Les avocats de la Ville ont porté l'affaire en appel; sans succès.

La stratégie «criminelle» a donc été abandonnée. C'est ainsi que depuis 10 ans, les policiers utilisent le règlement sur «le bon ordre et la paix dans les parcs».

Un règlement qui interdit de «pousser des cris», de «proférer des injures, des blasphèmes, des menaces ou des obscénités» ou de «commettre toute indécence».

Selon l'intensité de l'indécence, l'amende varie de 100 à 1000 $. On distribue de 40 à 50 constats d'infraction par année.

Ce n'est pas criminel, donc? Se masturber en public dans un parc est aussi criminel (c'est un «acte indécent»). Et quand quelqu'un récidive, les policiers peuvent décider de l'accuser devant la cour criminelle. Mais règle générale, pour des raisons de commodité, on se contente d'utiliser le règlement municipal.

Legendre

Voilà donc l'endroit et l'environnement où un beau jour de septembre arrive Joël Legendre. Selon le code bien établi, quand il voit un bel homme s'approcher de lui, il pense qu'il est là pour la même raison que lui. Mais non. C'est un flic.

Et le policier, selon le code tout aussi clairement établi de son côté, l'emmène dans une camionnette, l'identifie et le laisse partir. Le type recevra un constat d'infraction quelques jours plus tard à la maison. Selon le degré d'indécence, selon ce qu'il a sorti de son pantalon, en somme, l'amende réclamée sera plus ou moins salée.

Pour les raisons stratégiques exposées que je viens d'expliquer, ce n'est pas une «affaire criminelle»: c'est une infraction à un règlement municipal. Si l'amende est payée, il n'y a pas de trace publique. Comme un virage à gauche interdit.

Six mois plus tard, ça sort dans Le Journal de Montréal. Y a eu une fuite, faut croire...

Sur le coup, il m'est revenu en mémoire des descentes de l'escouade de la moralité dans les bars du quartier gai. Ou ces policières déguisées en prostituées qui se promenaient boulevard René-Lévesque ou dans le carré Saint-Louis pour attraper de vilains clients. Ah! Ah!

La loi a beau être la loi, il y a quelque chose de sale dans ces opérations de provocation où l'on chasse des gais ou des clients.

Est-ce que pour autant une ville peut abandonner à tous les gens des environs (rarement des gens de Longueuil, au fait) un parc pour des fins érotiques? Évidemment non.

N'empêche, je reste avec une sorte de dégoût devant les conséquences cataclysmiques que subit Legendre.

On dira que c'est la rançon de la gloire. Que si Claude Dubois n'était pas Claude Dubois, on n'aurait pas parlé de son arrestation pour ivresse au volant.

Sauf que Dubois a mis la vie des autres en danger et la vie continue. Ce n'est pas du même ordre. Legendre a fait une connerie et sa vie s'arrête. C'est ici qu'il y a une disproportion inhumaine dans le prix à payer.

C'est ici que des fois, je m'en excuse auprès de la Fédération des journalistes, je trouve que certaines vérités ne sont pas si bonnes à dire.

Pas si fort, en tout cas.

Partager

À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer