Le juge qui a accusé Pinochet

Le juge chilien Juan Guzman a accusé Augusto... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE)

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Le juge chilien Juan Guzman a accusé Augusto Pinochet en 2000 de meurtres et d'enlèvements.

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Yves Boisvert
La Presse

Le juge qui a accusé Pinochet a pris sa retraite il y a 10 ans, mais il y a encore des gens qui le traitent de sale communiste dans les rues de Santiago.

Heureusement, il y a surtout ces inconnus, les yeux pleins d'eau, qui viennent l'embrasser et lui dire merci.

Merci pour mon père, mon fils, ma soeur, qui sont au nombre des 3000 morts de la dictature, des 1200 disparus, dont seulement 20 ont été retrouvés, merci pour moi, qui suis parmi les 250 000 torturés... Merci d'avoir fait arriver la justice dans cette zone que les militaires avaient placée sous «amnistie», sous amnésie.

«Toute ma vie, j'ai été angoissé par l'idée d'être utile», me dit Juan Guzmán, de passage à Montréal cette semaine. «Depuis tout récemment, je me dis que ma vie n'a pas été en vain. C'est peut-être seulement parce que je suis vieux, remarquez...»

Le juge le plus célèbre du Chili est tout en modestie et en humour. Il s'excuse chaque fois qu'il est au seuil d'une phrase qu'il craint grandiloquente. Il ne se sentait pas dépositaire d'une mission divine ou même d'un grand idéal. Il a... fait son travail de juge.

À 20 ans, Juan Guzmán, fils d'un diplomate et poète qui fréquentait Pablo Neruda, Borges, Miguel Ángel Asturias, ne rêvait que de littérature. Il a fait ses études de droit pour embrasser une carrière aux Affaires étrangères. Hélas pour lui, les socialistes de Salvador Allende ont gagné les élections de 1970 et un homme aussi clairement identifié à la droite que le jeune Guzmán n'aurait pas sa chance.

Chez les Guzmán, on a sablé le champagne le jour du 11 septembre 1973, quand les militaires ont renversé le gouvernement Allende. Enfin, l'ordre allait revenir, les pénuries allaient cesser, l'inflation et les files d'attente prendraient fin, la vie «normale» serait de retour...

Juan Guzmán a commencé sa carrière de «petit juge» de province totalement étranger aux exactions, aux assassinats et à la torture systématisée pratiquée par le régime militaire. Il y avait bien des excès ici et là, mais n'était-ce pas le prix déplorable et inévitable de la lutte contre les terroristes? Les rumeurs de disparitions massives étaient à mettre sur le compte de la propagande communiste...

Comme juge, il était bien placé pour savoir si des crimes se commettaient en masse. Il aurait su, voyons...

Au milieu et à la fin des années 70, des citoyens portaient plainte à la justice pour des cas de disparition. La police, ou des militaires, ou des gens ayant l'air de militaires, avaient enlevé un fils, un mari... On ne l'avait jamais revu.

Le juge interrogeait les différentes instances au sujet de chaque disparu. Police? On n'a personne sous ce nom. L'armée? Inconnu au bataillon. Jusqu'à conclure que l'homme n'était pas détenu par les autorités. Les recours en «habeas corpus» (pour contester la légalité d'une détention) étaient donc systématiquement rejetés. Tellement que les supérieurs de Guzmán l'ont prié de cesser de leur faire perdre leur temps avec ces histoires, toujours les mêmes, et de les résumer dans un formulaire...

Le juge Guzmán commençait à ouvrir les yeux. «Un réveil lent et douloureux, comme au sortir d'une longue hibernation», écrit-il dans ses mémoires (Au bord du monde). Il voyait comment le système judiciaire chilien était aveugle à l'évidence et complice par son inaction des violations massives des droits de la personne.

N'empêche, il grimpait tranquillement les échelons de la hiérarchie judiciaire et fréquentait des notables. Il a même croisé Augusto Pinochet à quelques reprises.

En 1998, la dictature avait pris fin, mais Pinochet était «sénateur à vie» et, surtout, une loi d'amnistie avait été votée par les généraux pour la période allant du coup d'État du 11 septembre 1973 au 12 avril 1978. La période la plus meurtrière du régime.

Dès qu'une plainte était déposée contre un militaire pour un assassinat commis pendant ces cinq ans, elle devait donc être rejetée.

Tous pensaient donc qu'on rejetterait aussi la plainte déposée contre Pinochet en 1998, pour l'enlèvement et l'assassinat des dirigeants du Parti communiste - dont son chef clandestin, Jorge Muñoz.

«Pas de chance, vous êtes tombé sur un juge de droite», ont dit les confrères à l'avocat qui avait déposé la plainte. C'est en effet le juge Guzmán qui avait hérité de cette affaire. Une affaire que ses collègues espéraient voir classée aussi rapidement que les autres.

Sauf que le juge Guzmán l'a prise au sérieux.

Certes, il y a une amnistie pour les crimes commis entre 1973 et 1978. On n'y peut rien, c'est la loi. Mais un enlèvement et une séquestration, quand on ne retrouve jamais la victime, c'est un crime qui dure... Autrement dit, tant qu'on n'a pas trouvé un cadavre et établi la date de la mort, le crime n'est pas couvert par l'amnistie!

Cette trouvaille juridique allait faire sauter le verrou de l'impunité. Les enquêtes se sont multipliées - sous haute protection policière. Après des années de fouilles et d'enquête, le juge Guzmán a formellement mis en accusation Augusto Pinochet. La Cour suprême a mis fin aux procédures à cause de l'état mental de l'accusé. «Normalement, c'est une décision qui se prend à la fin du procès, les juges de la Cour suprême ont décidé qu'il n'y aurait même pas de procès; ils ont triché.» Quelque 800 militaires ont par contre été jugés.

«Au moins, je me dis que tout le monde sait maintenant qu'il était le responsable des assassinats. Il n'a pas eu la vieillesse qu'il espérait. Il n'a pas eu de procès, mais avant de mourir en 2006, il a senti le poids de la justice. Et surtout, on a réhabilité tous ces opposants à la dictature, qui n'étaient pas des terroristes, mais simplement des gens, jeunes pour la plupart, qui voulaient un monde plus juste.»

Quand j'utilise le mot «combat», il me reprend.

«Ce n'était pas un combat. J'ai simplement appliqué les règles. Je l'ai fait pour l'amour du travail bien fait. Je n'étais pas le meilleur juge, d'autres auraient mieux fait. Je ne savais pas du tout par où commencer, j'en suis gêné quand j'y pense.

«Qu'est-ce que c'est l'éthique, en vérité? Faire les choses bien, c'est tout.

«Je me rends compte maintenant qu'en appliquant simplement la loi, mathématiquement, il n'y a rien de mieux pour promouvoir l'égalité de tous devant la loi et les droits de la personne.»

yves.boisvert@lapresse.ca

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