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De religion, de politique et de croix

Adolphe-Basile Routhier, juge à La Malbaie et fervent... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

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Adolphe-Basile Routhier, juge à La Malbaie et fervent catholique.

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Yves Boisvert
La Presse

En juillet 1876, tout le Québec est tourné vers le palais de justice de La Malbaie pour un procès sensationnel. Le sujet? La liberté de religion...

C'est en tremblant que le juge Adolphe-Basile Routhier prend sa plume d'oie ce matin-là.

«La cause que je suis appelé à décider en ce moment est peut-être la plus importante qui ait jamais été soumise à un tribunal canadien», écrit-il.

Ce fervent catholique qui tâte de la poésie et de la politique se retrouve au milieu d'une immense querelle religieuse et politique. Il doit décider s'il faut annuler l'élection dans Charlevoix du député fédéral conservateur Hector Langevin pour cause d'influence indue de l'Église catholique.

L'affaire prend des proportions ahurissantes pour l'époque, qui ne connaît pas encore les «superprocès». Tout l'été, les journalistes remplissent la salle d'audience du palais de justice de La Malbaie. Le procès voit défiler 175 témoins pendant trois mois.

Il s'agit de déterminer si la campagne furieuse menée par les curés du comté pour le candidat Langevin s'assimile à des manoeuvres d'intimidation illégales.

«La loi qui a mis un tel fardeau sur les épaules d'un seul juge a été cruelle pour moi, et j'ajouterais imprudente, si je prononçais en dernier ressort», déplore fortement le magistrat.

Langevin était le frère de l'évêque de Rimouski. Il s'était fait promettre l'appui du clergé. Promesse tenue! Aux Éboulements, à Saint-Siméon, à Saint-Hilarion, à Petite-Rivière-Saint-François, enfin partout dans le comté, dans des sermons enflammés, tous les dimanches, les curés promettaient l'enfer à ceux qui voteraient pour le candidat libéral.

Le «libéralisme», en effet, était condamné par le pape comme une doctrine perverse, et les conservateurs assimilaient les «rouges» au libéralisme européen.

Ce libéralisme n'avait-il pas mené à la Révolution française, pendant laquelle on avait "égorgé les prêtres»?

C'était l'époque où le débat faisait rage entre «ultramontains» et libéraux. Les ultramontains postulaient la supériorité morale de l'Église sur l'État et prêchaient pour la participation active de l'Église aux affaires de l'État, voire la subordination du politique au pouvoir «spirituel».

L'un après l'autre, les témoins sont venus rapporter les paroles enflammées des prêtres. «Les libéraux sont contre l'Église, dit l'un d'eux. Ils lui font la guerre; n'oubliez pas, bien chers frères, que vous devrez rendre compte de votre vote devant Dieu. De quel côté voulez-vous être? Celui de l'Église, du pape et des évêques? Ou du côté de Victor Emmanuel et Garibaldi?»

L'unification italienne venait d'avoir lieu, contre la volonté du pape; Garibaldi avait pris le contrôle du Vatican et s'était emparé des États pontificaux. Les catholiques québécois étaient bien au fait de ces événements: l'Église du Québec pourfendait Garibaldi et avait réussi à recruter plusieurs centaines de «zouaves» québécois pour aller à Rome servir de soldats au pape.

Il n'y avait pas tellement de doute: le clergé avait pesé de tout son poids dans cette élection. Mais était-ce vraiment illégal? Était-ce de l'ordre des menaces ou de l'intimidation, qu'interdisait la Loi électorale?

Pas du tout, conclut le juge Routhier.

«Les électeurs sont toujours influencés et doivent l'être, soit par ceux qui sont plus instruits qu'eux, soit par ceux dont la position ou le caractère inspirent de la confiance, soit par ceux dont ils dépendent plus ou moins, soit enfin par ceux dont les intérêts sont identiques.»

«Le prêtre est-il un paria?», demande le juge. «Est-il privé de ses droits civils et politiques?» Conclure qu'il ne peut pas influencer le vote reviendrait à brimer le libre exercice de la religion catholique romaine, pourtant garantie par la Constitution de 1791, opine-t-il.

Quoi, le clergé n'aurait pas le droit de combattre un candidat «libre penseur» comme on en voit tant en France? Ni de mettre en garde les fidèles contre «les résultats désastreux de l'irréligion»?

Le juge écarte ensuite un précédent anglais où une élection a été annulée en Irlande pour les mêmes raisons, ridiculisant ce jugement au passage.

Il en vient à la conclusion qu'en l'absence de vraie menace physique ou de rétorsion, cette élection est valide. Il conclut sur un ton lyrique:

«Le clergé a été le grand élément social et civilisateur du peuple canadien et l'histoire est là pour démontrer qu'il a été digne de sa haute mission. Pour qu'il puisse continuer à la remplir, il faut qu'il soit libre.» Cette poursuite est donc le fait de «mauvais catholique et de mauvais citoyen», dit-il.

On n'est pas entièrement surpris du jugement, l'honorable Routhier étant un ultramontain bien connu, coauteur du Programme catholique en 1871, qui professait la subordination de l'État à l'Église. Il avait été providentiellement nommé juge après deux défaites comme candidat conservateur dans Kamouraska. Dans une autre affaire, il avait écrit qu'un prêtre ne pouvait être poursuivi pour des paroles prononcées en chaire: il avait tenté d'inventer l'immunité ecclésiastique!

L'affaire n'en resta pas là. La Cour suprême finit par s'en saisir, pour casser le jugement Routhier et annuler l'élection.

C'est «avec un profond chagrin que je me trouve obligé de me prononcer», écrit le juge Jean-Thomas Taschereau. Il est d'autant plus chagriné que son propre frère, Elzéar-Alexandre Taschereau, se trouve à être archevêque de Québec - et adversaire des ultramontains.

Son collègue le juge William Ritchie pose carrément la question: «Quel pouvoir doit prévaloir, l'Église ou l'État?»

«L'étendue de la liberté devrait être la même pour les catholiques et les protestants. Il n'y a plus de liberté si l'on peut dénoncer les électeurs en chaire.»

Pour le juge Taschereau, ces menaces à «des gens peu instruits» de commettre un péché grave ou d'être privés des sacrements s'ils votaient libéral, dimanche après dimanche, constituent «une influence indue de la pire espèce». Ces curés ont abusé de leur liberté de prédication, en somme.

Une élection partielle a lieu... et Hector Langevin est élu à nouveau, mais avec 60 voix de majorité plutôt que 211.

Le débat a continué de faire rage, mais ce jugement annonçait déjà la défaite des ultramontains. Même le pape Pie IX a dit aux prêtres québécois de cesser de se mêler de politique partisane.

Le juge Routhier se consola en écrivant de la poésie, dont les paroles de l'Ô Canada, qui l'ont fait passer à la postérité.

Soixante ans plus tard, Maurice Duplessis devient premier ministre. Son père était un grand ami et admirateur de Mgr Louis-François Laflèche, dernier chef de file des ultramontains.

Et c'est en bon héritier de ce courant catholique radicalement opposé à la laïcité qu'il a installé, en 1936, ce crucifix dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, revanche conservatrice tardive, symbole de l'union sacrée de l'État et de l'Église.

Un crucifix «patrimonial»? Si on veut. Mais cet écho de luttes oubliées tient du patrimoine politique au moins autant que religieux...




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