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Le diable est passé à Mégantic

Dévastation à Lac-Mégantic.... (Photo La Presse Canadienne)

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Dévastation à Lac-Mégantic.

Photo La Presse Canadienne

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Yves Boisvert
La Presse

(Lac-Mégantic) Il arrive dans le parking de la polyvalente avec une barbe de deux jours et des yeux qui en ont trop vu.

Il vient d'avoir 18 ans.

Il a enlevé son casque, mais il a encore ses pantalons de pompier. Des pantalons qu'il a enfilés pour la première fois de sa vie de pompier volontaire vers 1h30, dans la nuit de samedi.

De chez lui, tout près du chemin de fer, il a tout entendu. Il a vu cette boule de feu. Vite, il a appelé son père, pompier lui aussi. Son père est allé chercher les casques et les vêtements pour les autres. Ils ont commencé à vider les maisons.

Après?

« J'ai pas le droit de parler aux journalistes, je peux rien vous dire... »

On insiste un peu. Qu'est-ce qu'on voit?

Un silence.

« Tout ce que je peux vous dire, c'est que le diable est passé à Mégantic. Il est encore là. Le diable est à Mégantic... »

Ce n'est pas une figure de style. Il vous regarde dans les yeux et vous le savez: il a vu le diable.

Et là, il n'y a plus d'incendie, vous faites quoi?

On les envoie dans ce carré de maisons pulvérisées. Ils cherchent des corps de gens qu'ils connaissent.

« Je peux rien vous dire... »

Il se prend la tête. Il sanglote tout d'un coup. Il se ressaisit.

« Je vous le dis: le diable est passé... »

Les pompiers sont relevés, mais allez donc dormir quand votre village, presque votre famille y est passée. »Tu dors 15 minutes, tu te réveilles... »

« C'est mon premier feu, ça va me suivre toute ma vie... »

L'ADN

Jean Vadnais est dehors avec sa famille. Sa soeur était au Musi-Café. Il le sait par un ami, qui est sorti 30 secondes avant l'explosion. Un ami qui a vu la boule de feu et qui a tout juste eu le temps de saisir sa femme par le bras pour courir. Cinq secondes de plus, il y a passé. La preuve: son frère est rentré chercher sa femme. Ils ne sont jamais sortis.

« C'est sûr à 100% que ma soeur est morte, on a fait les hôpitaux... Aucun blessé. »

Ce n'est pas par des photos qu'on identifiera les victimes, si on y parvient. C'est par leur code génétique.

« On a donné sa brosse à dents, de ses cheveux aussi, comme ça s'ils la retrouvent, ils pourront l'identifier... Mais même là, l'asphalte a fondu, alors... »

Il a beau être certain, toute peine est comme suspendue. Rien ne filtre. On ne leur parle pas. De toute manière, personne ne sait rien. C'est seulement à 7h hier matin que les pompiers, les policiers, les experts ont pu s'approcher de la zone sinistrée.

On a trouvé huit autres corps.

Il y a officiellement »13 morts« sans nom depuis 17h et toujours des dizaines de disparus...

La rage

Il y a aussi une sourde colère qui gronde.

« Ce que je ressens? De la rage", dit calmement Jean Vadnais. »Tout ce qu'on entend sur la compagnie... »

« Rien n'est plus important pour nous que la sécurité ferroviaire", nous a dit hier le ministre des Transports, Denis Lebel, planté dans la rue Laval, quelques centaines de mètres en surplomb du lieu de l'explosion.

Il a eu beau nous parler de la diminution du nombre d'accidents de train, des amendes plus sévères, toute la scène nous raconte une autre histoire.

« N'allons pas tirer de conclusions avant que les enquêtes soient complétées", a-t-il dit.

On veut bien, mais la négligence dans l'entretien était visible à l'oeil nu.

Guy, 82 ans, est un commerçant à la retraite. Sa famille est installée à Mégantic depuis quatre générations. Il y a deux semaines, avec un de ses fils, il a traversé à pied la voie ferrée en ville.

« J'ai dit: il va finir par y avoir un gros accident ici, ç'a pas de bon sens. L'herbe passe entre les dormants, le bois est pourri... Tu vois qu'il n'y avait aucun entretien. J'ai connu le temps du Canadien Pacifique, et c'était très bien entretenu. »

Le CP avait une gare de triage importante autrefois à Lac-Mégantic et les employés se faisaient une fierté de la qualité de son entretien.

On veut bien attendre avant de conclure, mais comment expliquer que ce train ait été laissé sans surveillance?

Comment expliquer, surtout, qu'il n'ait pas été surveillé après l'incendie dans la locomotive qui s'est déclaré vers 23h à Nantes, le village où était garé le train 10 km en haut de Lac-Mégantic?

Les pompiers de Nantes ont dit aux collègues de Global qu'ils avaient contacté les responsables de la Montreal Maine&Atlantic Railway (MMA), propriétaire du train, en fin de soirée vendredi, après l'incendie. D'après eux, le responsable de la MMA a dit que tout était en ordre, vu que l'incendie était éteint.

Le train aurait donc été laissé sans conducteur, même après un incendie?

La tristesse

« On se sent presque imposteurs d'être ici avec toute notre famille saine et sauve", dit Lucie, qui serre sa petite-fille contre elle.

Ils connaissent ceux qui étaient au Musi-Café. Ç'aurait pu être eux. L'un est parti quand les autres disaient: reste donc, reste donc. Lui qui reste tout le temps est parti cette nuit-là.

Il y a aussi ce fils de Mégantic, émigré en Europe, qui ne revient pas souvent, mais qui était de passage ce jour-là. Allez, une bière au Musi-Café... On ne l'a pas revu.

Guy surveille sa femme, qui prend soin des fleurs autour de la maison. »Elle fait de l'alzheimer... Quand elle voit la boule de feu aux nouvelles, elle me demande chaque fois: qu'est-ce qui est arrivé? L'information n'entre plus. La vie, c'est de l'acceptation, monsieur... »

En ville, on »sait« ce qui s'est passé. Il manque les noms. Il manque les mots.

Alors, tout cet immense deuil qui serre les gorges ne peut même pas commencer.




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