Éloge de l'honnêteté ordinaire

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Yves Boisvert
La Presse

Au milieu du défilé un peu déprimant des fonctionnaires visqueux et des bandits golfeurs, soudain a surgi un homme ordinaire.

Michel Cadotte, représentant d'une société de tuyaux, n'est pas de ceux qu'on applaudira dans la rue.

Il n'a rien accompli d'héroïque. Il n'a pas été menacé d'être coulé dans un trottoir ou de se faire enfermer dans un cocktail d'Union Montréal. Ce n'est pas un Don Quichotte de la tuyauterie thermoplastique. Sitôt son témoignage terminé à la commission Charbonneau, on oubliera son nom.

En vérité, il n'a rien fait du tout.

Rien, sauf dire non.

Pour une rare fois, la société Ipex avait décroché un contrat de tuyaux à Montréal. Ipex avait livré la moitié de la marchandise quand l'intermédiaire de la mafia, Nicolo Milioto, l'a appelé. Il fallait «récompenser du monde» à la Ville. Une petite valise de 150 000$ supposément pour trois personnes ferait l'affaire...

M. Cadotte a dit aussitôt qu'il serait bien étonné que ça se fasse. Mais il devait en référer à ses supérieurs, sachant très bien qu'ils refuseraient. Ils lui ont en effet dit qu'ils n'allaient pas commencer à «payer pour travailler». Ils n'avaient pas l'intention non plus d'escroquer le contribuable pour le plaisir de quelques corrompus et de la mafia.

Alors il est retourné voir Milioto et a dit non.

«Je vous avoue que ça m'a fait plaisir», a dit le témoin avec un petit sourire de fierté. On ne dit pas assez le plaisir de refuser... Et de venir le raconter six ans plus tard!

C'était dit comme une évidence, en se redressant un peu dans son fauteuil, mais sans vantardise: nous, on ne fait pas ça. C'est tout.

Comme de raison, ce refus d'entrer dans le club mafieux des entrepreneurs de la Ville a rayé Ipex de la carte. L'entreprise a pourtant son usine à Saint-Laurent et verse 450 000$ en taxes municipales. Mais comme c'est la mafia qui gérait une bonne partie des travaux publics, eh bien... ils ne travaillent pas à  Montréal.

***

Eh oui, mesdames et messieurs, il y a plein de gens qui disent non. J'ose espérer que c'est la majorité, bien qu'après quelques mois de commission, on ne sait plus trop...

On n'a pas idée de l'énergie qu'il faut déployer pour simplement dire non, a confié l'ancien député de Laval-des-Rapides Serge Ménard. Il s'en est rendu compte quand le maire Gilles Vaillancourt lui a tendu une enveloppe contenant 10 000$ «pour l'aider pour la campagne électorale».

Il faut faire face à l'hostilité d'un homme puissant qu'on humilie et qui peut nous détruire politiquement.

Le député Vincent Auclair a dit non lui aussi. Aucun des deux n'en avait parlé.

Rien pour avoir la médaille de l'Assemblée nationale ici. Pas de quoi bomber le torse. Tout juste l'exercice de l'honnêteté ordinaire.

***

Plus tôt cette semaine, l'entrepreneur André Durocher a raconté ce qu'il lui en a coûté de ne pas obéir au cartel mafieux. Son frère a failli se faire tuer. Des gorilles sont venus l'intimider. Son entreprise familiale est maintenant en faillite.

Désespéré, il a tenté de mettre sur pied maladroitement son propre cartel d'entrepreneurs... Sauf qu'à ce jeu-là, les amateurs ne sont pas de taille. Il a été rapidement sorti du marché.

***

Voilà une autre des vertus de cette commission. Elle nous montre aussi des témoins qui ont résisté tant bien que mal. Et elle leur donne le courage de le raconter.

L'entrepreneur Durocher a eu l'air de tout déballer avec une telle facilité qu'on a oublié de souligner la difficulté de l'exercice.

Aller dire en public que la mafia a tenté d'assassiner votre frère, a menacé de vous casser les jambes et vous a mis en faillite, ça demande du cran.

Aller révéler qu'un ami du parrain de la mafia a menacé de vous plonger dans un trottoir, comme l'a dit Martin Dumont, ça n'est sans doute pas la chose la plus simple non plus.

Ces gens-là ont eu peur de mourir et j'imagine qu'ils ne sont pas tout à fait rassurés encore aujourd'hui.

Mais ce qu'il y a de bien, c'est qu'un témoignage en attire un autre. Une fois poussés sur le devant de la scène par la Commission, les témoins se donnent mutuellement du courage. Ils ne passeront pas pour des illuminés, on ne les accablera pas de poursuites.

C'est ainsi qu'on peut voir à l'intérieur de ce système opaque.

On voit toutes sortes de sales choses dont on est presque en train de se lasser.

On voit aussi des gens droits qui ont dit non tout simplement et ne s'en seraient jamais vantés.

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